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La critique de la modernité derrière le rejet de la science

Publié en ligne le 3 novembre 2013 - Science
par Jean Bricmont - SPS n°304, avril 2013

L’hostilité à la science et à la rationalité se présente souvent sous la forme du relativisme épistémologique ou d’arguments spécieux en faveur des pseudo-sciences, mais elle peut aussi avoir des sources plus profondes : la science et les Lumières sont liées à la modernité et, par conséquent, le rejet de cette dernière engendre presque toujours de l’hostilité par rapport à la science. Or, le rejet de la modernité n’est pas fondamentalement une question épistémologique, mais bien une question morale et politique ; il faut par conséquent y opposer d’autres arguments que ceux qui sont avancés dans le débat avec les relativistes et les postmodernes.

Les systèmes pré-modernes seraient meilleurs

Il y a plusieurs façons d’attaquer la modernité. Commençons par les moins convaincantes. On pourrait simplement essayer de défendre les systèmes intellectuels qui justifiaient les sociétés pré-modernes, principalement la religion (comme fondement du politique) ou l’ethnocentrisme. Et, évidemment, c’est l’attitude adoptée par les gens qui croient ou qui croyaient réellement à ces systèmes (par opposition à ceux qui, vivant dans la modernité, réagissent contre celle-ci ou sont déçus par elle). Mais, même si cette stratégie est encore fort répandue, elle souffre de défauts insurmontables. Toutes les religions se justifient avec le même genre d’arguments (miracles, explication de l’origine du monde, sens de la vie), mais elles diffèrent fortement entre elles dans leurs doctrines ou leurs prescriptions morales, et il n’y a aucun moyen de déterminer objectivement quelle est la « vraie » religion. Traditionnellement, cette question ne se posait pas, parce que les autres religions étaient simplement ignorées, mais cette ignorance est devenue impossible avec le développement des grandes explorations. Les défenseurs des religions réagissent souvent de façon curieuse à ce problème du choix, en soutenant que leur religion est préférable d’un point de vue humain (par exemple, les chrétiens soutiendront que leur religion est meilleure pour les femmes ou qu’elle est plus égalitaire que d’autres religions). Mais adopter ce point de vue est une forme de capitulation : la question est de savoir quelle religion exprime la vraie parole divine, et c’est à cette question que les défenseurs des religions n’apportent pas de réponse.

Justifier la religion d’un point de vue humain, c’est admettre que des critères autres que la conformité à la parole divine peuvent être pris en considération. Mais si on accepte des critères purement humains, où s’arrêter ? Pourquoi ne pas élaborer une vision du monde uniquement fondée sur de tels critères, et mettre la révélation entièrement de côté ?

On pourrait aussi essayer de tenter de défendre les castes, classes, ou groupes ethniques « supérieurs », avec les arguments employés dans le passé pour justifier leur domination, essentiellement l’idée selon laquelle la société a besoin d’être dirigée par une élite « naturelle ».

Mais de nouveau on se trouve face au problème du « choix » : quels groupes sont réellement supérieurs ? De plus, les erreurs et les crimes commis dans le passé par ces groupes (aristocraties, dictatures, colons, monarchies absolues) et l’hostilité qu’ils ont ainsi provoquée à leur égard, ne rendent pas cette défense très prometteuse.

La modernité détruirait des choses essentielles

Une autre approche critique de la modernité, plus plausible, consiste à dire que celle-ci a détruit certaines choses essentielles sans lesquelles la vie n’a plus de sens. On peut attaquer la modernité en invoquant, au choix : l’art contemporain, l’architecture moderne, l’agriculture industrielle, le consumérisme de masse, l’idiotie des divertissements populaires, la perte des valeurs aristocratiques, comme le sens de l’honneur, la vacuité d’une existence sans but transcendant, etc. Ce qui est vu par les modernes comme un progrès est vu par les anti-modernes comme un déclin, une perte de ce qui est essentiel à la vie.

Ce genre d’arguments est plus difficile à réfuter. En effet, ils contiennent une part de vrai. Mais ils ont un côté éminemment subjectif. De plus, comment comparer ces « pertes » par rapport à l’abolition de l’esclavage, l’élévation du niveau de vie, la lutte contre la mortalité infantile, les progrès en matière de droits de l’homme et de droits des femmes ? À côté des palais classiques que nous admirons aujourd’hui, il y avait des taudis, dans lesquels habitaient justement ceux qui construisaient ces palais. Ensuite, qu’est-ce qui nous garantit que ces pertes sont définitives ? Par exemple, des efforts sont certainement faits pour humaniser l’architecture moderne, et rien ne dit que le consumérisme tant décrié ne soit pas une réaction temporaire à un état généralisé de privation.

La modernité mènerait à son propre effondrement

Finalement, une dernière approche, qui est encore plus difficile à réfuter (parce qu’elle porte sur le futur), consiste à soutenir que la modernité est un système destiné à s’effondrer sous le poids de ses contradictions internes. Formellement, cette critique est similaire, par exemple, à celle que les libéraux faisaient des contradictions internes au système communiste, mais s’adresse à toutes les versions, libérales ou socialistes, de la modernité. On part d’un idéal, égalitariste pour le communisme, ou d’émancipation par rapport à l’ordre naturel ou religieux pour les modernes, mais, à cause de propriétés pas toujours explicitées de la nature humaine, cet idéal serait en fait impossible à atteindre (pour les êtres humains). Et chercher à l’atteindre produirait des effets contraires et souvent pires que ce dont on cherchait à s’émanciper : bureaucratie, dictature, violence, guerre généralisée, consumérisme, aliénation ou destruction de l’environnement et catastrophe écologique.

Cette critique présuppose une certaine idée de la nature humaine selon laquelle, pour être vraiment moral, l’être humain a besoin d’être ancré dans une communauté, villageoise ou tribale, avec ses règles « arbitraires » (du point de vue moderne), souvent fondée sur des croyances religieuses, également « arbitraires » 1 Si personne n’est vraiment moral, si chacun ne cherche qu’à satisfaire ses caprices individuels, la société finira par s’effondrer. Un monde composé d’individus vraiment « émancipés », totalement débarrassés des « mythes » pré-modernes, totalement égoïstes et sans attache territoriale aucune, irait à sa perte.

Marx et Engels exprimaient bien cette critique de la modernité, quand ils écrivaient 2 que la bourgeoisie « a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste »... Évidemment, ils voyaient le rôle « révolutionnaire » de la bourgeoisie (ou de la modernité) positivement, mais espéraient que le règne de la bourgeoisie déboucherait sur une autre société, socialiste, qui conserverait les acquis des « révolutions bourgeoises » tout en en éliminant les inconvénients. Si on abandonne cet espoir de dépassement, on se retrouve face à un monde baignant dans les « eaux glacées du calcul égoïste » et on peut se demander si un tel monde est stable.

On peut répondre à ce qui précède que les modernes ont inventé leurs propres règles morales, laïques, les droits de l’homme ou l’utilitarisme par exemple. Le contre-argument est que ces règles s’adressent à l’intelligence plutôt qu’au cœur, et qu’elles ne nous donnent aucune raison de les suivre, si ce n’est un « appel à la conscience », contrairement aux religions, qui nous promettent des punitions ici-bas ou dans l’au-delà, ou à l’attachement sentimental à un groupe ou à un chef.

Une autre réponse possible est de dire que la modernité se répand un peu partout et qu’elle peut résoudre les problèmes qu’elle crée. Par exemple, une des grandes réalisations de la science moderne a été de combattre la mortalité infantile, un des fléaux qui a le plus affligé l’humanité. Mais l’efficacité de ce combat a conduit à une explosion démographique sans précédent dans l’histoire. Néanmoins, celle-ci n’a pas mené aux catastrophes que certains prévoyaient, grâce à deux autres avancées scientifiques : le contrôle des naissances et l’augmentation spectaculaire de la productivité agricole.

On peut peut-être se fonder sur la non-réalisation des prophéties catastrophistes faites dans le passé, par exemple à propos de l’explosion démographique, pour faire un pari optimiste en ce qui concerne les problèmes écologique actuels.

On peut objecter à ce raisonnement en présentant la modernité comme un processus qui est loin d’être achevé et soutenir que, si celle-ci n’a pas mené jusqu’à présent à un désastre global, c’est parce qu’elle repose sur un flux constant de gens qui « débarquent » dans le monde moderne, venant d’abord des campagnes et aujourd’hui du tiers-monde, mais ayant conservé des valeurs pré-modernes : honnêteté, respect du travail bien fait, ou common decency, pour utiliser l’expression d’Orwell. Ces valeurs sont peu à peu dissoutes dans les « eaux glacées du calcul égoïste », mais d’autres personnes arrivent, venant d’autres parties « pré-modernes » du monde, et apportent une certaine stabilité à un monde moderne qui, sans cela, irait au bout de sa logique auto-destructrice et qui finira par s’effondrer le jour où ce réservoir de valeurs traditionnelles sera épuisé.

Il n’est pas facile de répondre à cet argument, parce qu’il porte sur l’avenir, par définition incertain, et est exprimé à un niveau de généralité tel qu’il en devient quasiment métaphysique. On ne peut pas, en effet, prouver que l’aventure de la modernité ne débouchera pas sur une guerre nucléaire globale, sur une catastrophe écologique sans précédent ou sur de nouvelles épidémies incontrôlables et se propageant plus vite que par le passé (à cause des moyens de transport modernes). La situation pourrait alors devenir bien pire qu’à l’époque des guerres de religion ou des grandes épidémies. Mais si on ne peut pas exclure ce genre de scénarios, on ne peut pas non plus être certain qu’ils se réaliseront.

Les êtres humains seraient inadaptés à la modernité

La critique la plus intelligente de la modernité postule que la nature humaine est telle que les hommes ne sont pas faits pour vivre libres et autonomes, que cette liberté les mène à l’autodestruction, et qu’il vaut mieux pour eux, tout compte fait, qu’ils se soumettent à des autorités et des croyances irrationnelles. Mais notre connaissance véritable, c’est-à-dire scientifique, de la nature humaine est bien trop incomplète pour répondre de façon convaincante à ce genre de questions. On peut néanmoins espérer que, si l’on tente de conserver les promesses de la modernité, même si on ne peut pas prouver que cet espoir est fondé, alors les choses s’amélioreront. Mais rien de plus ne peut être dit, si on se situe au niveau de généralité auquel la critique de la modernité, telle qu’esquissée ci-dessus, se situe.

1 Notons que cette idée est assez répandue. Il existe des statistiques montrant une corrélation positive entre religiosité et différents maux sociaux (Gregory S. Paul, "Cross-National Correlations of Quantifiable Societal Health with Popular Religiosity and Secularism in the Prosperous Democracies : A First Look", Journal of Religion & Society, (2005), disponible sur : http://moses.creighton.edu/jrs/2005...). Si cette corrélation ne prouve pas une relation de cause à effet, elle tend à faire douter de l’existence d’une relation causale inverse (entre absence de religiosité et maux sociaux). Par ailleurs, certaines études indiquent que les gens moins religieux ont plus de sentiments de compassion envers autrui que ceux qui sont plus religieux (Laura Saslow, Robb Willer, Matthew Feinberg, Paul Piff, Katharine Clark, Dacher Keltner, Sarina Saturn, "My Brother’s Keeper ? Compassion Predicts Generosity More Among Less Religious Individuals". Social Psychological and Personality Science, 1948550612444137. 2012).

2 Karl Marx, Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Le Livre de Poche, Paris 1973 (réédition).


Mots-clés : Science

Publié dans le n° 304 de la revue


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