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La nature à l’épreuve - Les débuts de l’expérimentation à Genève (1670-1790)

Publié en ligne le 14 mai 2013
Note de lecture de Gabriel Gohau - SPS n°304, avril 2013

L’auteur est bien connu pour ses travaux sur l’histoire des sciences et des techniques au XVIIIe siècle, notamment sur les auteurs genevois. Il a publié la correspondance scientifique de M-A. Pictet, membre d’une célèbre famille genevoise, et qui fut élève de Saussure. Ancien assistant à l’Université de Genève, il travaille actuellement à l’Observatoire de Paris (chercheur invité).

Le présent ouvrage est la version remaniée de sa thèse, d’un volume équivalent de nos vieilles thèses d’État d’avant 1980.

Le thème choisi, comme le révèle le titre explicite, est de situer au siècle des Lumières une coupure dans le développement de la culture scientifique. Façon de proposer un autre découpage que celui de la « grande tradition » des historiens épistémologues des XIXe-XXe siècles qui ont fait du XVIIe siècle le support de la révolution scientifique, avec la mathématisation de la connaissance de la nature. Nous y trouverons les naturalistes, physiciens expérimentateurs, premiers chimistes et géologues. Leur domaine est l’observation et l’expérience qui met en évidence le foisonnement des faits qui présentent présentant une nature dont la richesse s’oppose au rationalisme des grandes lois de la science galiléenne ou newtonienne. Le choix de Genève, patrie de l’auteur, est évidemment judicieux dans la mesure où nous y rencontrons tant de savants dont le nom est dans les mémoires de tous les historiens des sciences : que ce soit Horace-Bénédict de Saussure qui gravit le Mont Blanc, son oncle Charles Bonnet connu pour ses travaux sur la parthénogenèse des pucerons, les frères Deluc voyageurs physiciens-géologues, Abraham Trembley, le découvreur de l’hydre d’eau douce, Albrecht von Haller, un des principaux physiologistes du siècle, etc.

Comment l’auteur a-t-il fixé les bornes de l’époque étudiée ? Je pense que la première est déterminée par l’introduction de l’enseignement, à l’Académie de Genève, du système cartésien par le neveu de Tronchin, le célèbre chirurgien, dès 1669. Je n’ai pas reconnu un événement correspondant à la fin de la période. Mais dans le domaine que je connais le mieux, l’histoire des sciences de la Terre, les années 1790 clôturent les travaux de J.-A. Deluc et de Saussure. Sur ces deux auteurs, d’ailleurs, j’ai découvert sous la plume de Sigrist des documents que j’ignorais, preuve de la qualité de son analyse dont j’ignorais l’existence...

Pour les sciences biologiques de l’époque qui me sont moins familières, j’ai vainement cherché la réponse à une question que je me pose depuis ma lecture ancienne du mémoire de Spallanzani sur la digestion. On y trouve un protocole soigné de l’expérimentation avec ce qu’on nomme l’épreuve témoin. J’aurais aimé trouver une discussion de cette introduction méthodologique. Mais la question ne se pose peut-être ni à Genève ni à cette époque où l’auteur nous révèle tant d’autres préoccupations des expérimentateurs. C’est pourtant, me semble-t-il, un moment décisif dans la rationalisation de l’expérimentation. Était-elle supposée résolue depuis Redi, cet Italien qui réfuta la thèse de la génération spontanée chez les mouches ? Ou au contraire faisons-nous un anachronisme en cherchant des réflexions sur les contre-épreuves un siècle avant Claude Bernard.

Il est vrai que le travail de René Sigrist qui développe convenablement l’épistémologie de son sujet est peut-être encore meilleur dans les parties plus sociologiques. Son premier chapitre sur l’horizon des demandes sociales assoit de façon exemplaire les aspects sociaux de cette communauté.

Au total ce gros livre contient tant de développements que tout lecteur, même s’il se restreint à certaines pages, y trouvera des satisfactions.

Publié dans le n° 304 de la revue


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