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Nucléaire : un débat qui doit écarter les mauvais arguments

Publié en ligne le 24 novembre 2019 - Nucléaire et radioactivité - Climat

Le recours au nucléaire pour contribuer à limiter le réchauffement climatique est un important débat de société. Pour qu’il puisse se mener de façon sereine, il importe d’écarter certains arguments sans fondement. Le terme « nucléaire » est trop souvent utilisé en supposant qu’il se suffise à lui-même pour définir le propos. Pourtant, il est très rare que soient visés le nucléaire médical, le Cern (l’organisation européenne pour la recherche nucléaire, basée à Genève), la recherche sur la fusion ou la propulsion navale, qu’elle soit civile ou militaire. Ainsi, sauf à parler de géostratégie et d’armement, quand on mentionne « le nucléaire », la véritable cible est « la production d’électricité d’origine nucléaire ».

Pourquoi la production d’électricité en particulier ? Pourquoi tant d’attention, alors qu’elle n’est pas particulièrement plus proche de chacun d’entre nous que ne l’est la médecine nucléaire ? La réponse est relativement simple : les accidents de Three Mile Island (1979), Tchernobyl (1986) et Fukushima-Daiichi (2011) ont profondément marqué les esprits par leur intensité, leur ampleur et leur extrême médiatisation. Ainsi, ce sujet de société hautement technique s’est peu à peu enrichi d’une forte part d’émotionnel, d’une dépendance aux perceptions individuelles des risques, et s’est donc en partie mué en confrontation de positions, quand ce n’est de croyances. Un terrain, hélas, où prospèrent idées reçues et phrases toutes faites, avancées comme des arguments autoporteurs. C’est un panorama – très loin d’être exhaustif – que l’on se propose d’observer ici, agrémenté de quelques éléments de réflexion.

 « L’âge limite des réacteurs est de quarante ans »

Selon Greenpeace,  « Les réacteurs français sont aujourd’hui prévus pour fonctionner au maximum jusqu’à 40 ans, et l’électricien français souhaiterait voir cette durée de vie étendue à 50 voire 60 ans » [1]. Comment pourrait-on imaginer faire fonctionner des installations plus longtemps que ce pour quoi elles ont été conçues ? N’avez-vous pas l’impression que ce que l’on appelle « l’âge limite » prend dix ans tous les dix ans ? Ce qui est, en réalité, assez proche de la vérité.

Tours de l’usine d’enrichissement Georges-Besse (Drôme)

En France, les licences d’exploitation des installations nucléaires de base (INB) ne sont pas délivrées pour une période donnée, comme le sont par exemple les réacteurs américains, dont la licence expire effectivement à 40 ans, sauf renouvellement par les autorités du pays. Nos INB sont exploitées sans limite de durée, mais sous condition d’un réexamen périodique de l’installation. L’exploitant doit, à cette occasion, mettre les installations et leur documentation aux derniers standards légaux de sûreté, et faire valider ces évolutions par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et son expert technique, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Autrement dit, au titre de la sûreté, nos installations sont conçues pour fonctionner dix ans, renouvelables tous les dix ans. Sans plafond préétabli.

En guise de limite « par conception » à 30 ou à 40 ans, il n’y a qu’une cible que se sont donnée les concepteurs afin d’assurer l’amortissement financier de la machine. Ainsi, ces durées sont en réalité assimilables à un minimum, un objectif à atteindre dans le cahier des charges initial [2] 1, et rien ne permet de dire qu’il s’agisse d’un maximum technique imposé à la conception, une sorte d’obsolescence programmée sur une installation à plusieurs milliards d’euros. Au même titre que le rover Curiosity posé sur Mars en 2011 n’a pas été désactivé à échéance des 22 mois de fonctionnement que l’on en attendait.

Il n’y a rien de déraisonnable à considérer que les hypothèses et marges initialement considérées puissent être révisées aujourd’hui, compte tenu des connaissances acquises sur les équipements concernés (en passant de la prédiction à l’observation) et de l’évolution des modèles et simulations informatiques (nous concentrons ici notre propos sur la cuve – et dans une moindre mesure l’enceinte – sur laquelle on ne fait pas particulièrement de maintenance, et qu’on ne peut remplacer ; c’est le chemin critique du vieillissement d’un réacteur). Ainsi, alors que l’on aurait pu craindre que les marges de sécurité se soient réduites après 40 ans, on constate qu’il en demeure une fraction importante (il s’agit de paramètres très variés comme la fluence de l’acier, la porosité du béton, la taille des fissures, l’épaisseur de corrosion, etc.). Ces marges résiduelles sont en partie conservées au titre de la sûreté de fonctionnement et en partie mises à profit pour permettre l’exploitation au-delà de ces 40 années.

 « Le nucléaire pollue »

 « Tous les réacteurs nucléaires rejettent en permanence de la radioactivité dans l’air et l’eau. On trouve jusqu’à 117 % de leucémies infantiles en plus près des centrales !  » [3].

Centrale nucléaire de Cruas (Ardèche)

En guise de « nucléaire » c’est, une fois encore, l’industrie électronucléaire qui est visée, et en particulier l’exposition à la radioactivité qu’elle provoquerait. Oui, l’exposition non contrôlée aux rayonnements ionisants peut être nocive [4]. Des expositions aiguës, dépassant 1 Sv 2, ont des effets observables sur l’organisme, dits « déterministes ». En-deçà, de 100 millisievert (mSv) à 1 Sv, on parle d’effets « stochastiques » : il n’y a pas de conséquence individuelle directement mesurable, mais une augmentation statistique des risques de contracter une maladie de type cancer. En dessous de 100 mSv, il y a peu d’observations probantes d’effets sur la santé, soit parce que l’organisme s’adapte, soit parce que l’effet est trop faible pour se distinguer de la variabilité naturelle.

En radioprotection, on applique un principe de précaution en supposant que la relation « dose-risque » qui est linéaire au-dessus de 100 mSv se prolonge de la même façon en deçà. Mais cette approche, utilisée pour établir une réglementation protectrice, n’a pas de valeur en épidémiologie où il s’agit d’évaluer avec le plus d’exactitude un nombre de personnes atteintes. Elle est mise en défaut, par exemple, par l’absence de sur-incidence de cancers dans les populations de personnels médicaux exposés aux rayonnements dans leur activité professionnelle [5].

Ce qu’il faut retenir n’est, finalement, pas spécifique au nucléaire : la dose fait le risque. Si plusieurs sieverts tuent, si plus de cent millisieverts peuvent tuer, il ne faut pas en conclure que toute exposition, aussi faible soit-elle, doit être motif d’anxiété.

Et heureusement ! La seule radioactivité naturelle expose déjà les Français à environ 3 mSv par an en moyenne, avec une forte disparité en fonction du lieu (régions granitiques) et du mode de vie (consommation de poisson, de tabac, voyages en avion…). Il faut ajouter à cela l’exposition médicale, de 1,5 mSv en moyenne, avec des disparités encore plus fortes entre la simple pratique d’examens de routine et les traitements par radiothérapie [6].

Et l’industrie nucléaire ? La loi limite l’impact sur le public des rejets radioactifs, dans l’air et les eaux, d’une installation nucléaire à 1 mSv par an et par personne pour les populations de référence, c’est-à-dire les plus exposées pour chaque INB (exemple : agriculteurs à proximité du site). Mais en pratique, pour les centrales nucléaires et les usines de retraitement, c’est en microsieverts (µSv) par an (mille fois moins) que l’on parle, tout au plus en dizaines de µSv [7]. Concernant les sites de stockage de déchets radioactifs, qui effraient presque autant que les centrales [8], c’est le même ordre de grandeur (10 µSv/an) que l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) projette pour le futur Centre industriel de stockage géologique (Cigéo) [9], et c’est en nanosieverts [10] (encore mille fois moins) qu’elle compte l’impact du Centre de stockage de l’Aube, qui regroupe des déchets de faible et moyenne activité à vie courte.

L’impact radiologique des installations nucléaires sur les populations les plus exposées est donc, au plus, de l’ordre du centième de la radioactivité naturelle et, dans de telles conditions, il n’est pas attendu de répercussions sanitaires de ces rejets radioactifs. Ces estimations prédictives ne sont pas remises en cause par les études épidémiologiques réalisées en complément. En particulier, imputer des excès locaux de taux de leucémies aux activités nucléaires ne repose ni sur l’explication d’un mécanisme de cause à effet, ni sur une corrélation établie (pas de corrélation dans le temps ou dans l’espace, compte tenu des vents et courants agissant sur la dispersion des rejets radioactifs) [11].

Galerie du laboratoire souterrain de Bures (Meuse et Haute-Marne)

 « On ne sait pas démanteler un réacteur »

Dans le prolongement de  « les réacteurs ont une durée de vie de 40 ans », il n’est pas rare d’entendre  « mais on les rafistole parce qu’on ne sait pas les démanteler » (voir par exemple le documentaire diffusé en 2012 sur Arte, « Centrales nucléaires, démantèlement impossible »).

Réacteurs de recherche, laboratoires et usines du cycle… En pratique, la France a déjà procédé à des démantèlements partiels ou totaux d’un certain nombre d’installations nucléaires de base. Concernant les réacteurs commerciaux produisant de l’électricité, le démantèlement de Brennilis (réacteur à eau lourde, technologie de première génération, aujourd’hui abandonnée) s’éternise pour des raisons majoritairement administratives [12], et les réacteurs de type « uranium naturel – graphite – gaz » (UNGG) souffrent du manque de retour d’expérience et de l’absence de site de stockage pour leurs déchets de faible activité à vie longue (le graphite), ce qui retarde le démantèlement.

Ces réacteurs de première génération, de technologies et tailles variées, très distinctes du parc actuel, ne constituent pas de bons indicateurs quant au savoir-faire technique requis pour le démantèlement. Pour cela, il faut se pencher sur le premier réacteur à eau pressurisée (REP) français (technologie de deuxième génération, utilisée dans l’ensemble du parc nucléaire français actuellement en exploitation), construit dans une caverne sur le site de la centrale de Chooz, dans les Ardennes. Version miniature (300 MW) de nos réacteurs actuels (900 à 1 500 MW), son démantèlement se déroule sans accroc notable et devrait être achevé en 2022 [13]. Enfin, s’il était nécessaire de rassurer sur la faisabilité technique du démantèlement des réacteurs nucléaires électrogènes, c’est audelà de nos frontières qu’il faudrait regarder. Obrigheim en Allemagne, BR-3 en Belgique, Connecticut Yankee, Maine Yankee, Rancho Seco et Trojan aux États-Unis sont autant de réacteurs, plus ou moins similaires aux nôtres, démantelés ou proches de l’être.

Dans l’industrie, la question de la faisabilité du démantèlement ne se pose pas vraiment, en témoigne la concurrence actuelle pour décrocher les marchés de démantèlement…

 « On ne sait pas gérer les déchets radioactifs »

Piscine du réacteur de Chooz A (Ardennes) utilisée pour le démantèlement de la cuve et des internes et surmontée d’une passerelle destinée à réaliser les opérations à distance.

Cette affirmation est l’argument ultime dans toute discussion sur le nucléaire. Elle est souvent avancée comme suffisante pour inciter au renoncement à l’électricité nucléaire.

Pourtant, cela fait exactement 50 ans que le nucléaire civil français ne participe plus aux campagnes d’immersion en mer des déchets radioactifs ; celles-ci ont été définitivement interdites à l’échelle internationale en 1993 [14]. Et l’on n’a pas vu, depuis, fleurir les entassements illégaux de déchets en France, ni les délocalisations de ceux-ci vers d’autres pays. Des pratiques auxquelles serait pourtant obligée de recourir une industrie qui ne saurait que faire de ses déchets. La réalité est que la filière gère depuis 50 ans tous ses déchets, et est probablement une des industries les maîtrisant le plus exhaustivement. Les solutions de gestion à court ou moyen terme sont déjà mises en œuvre, sous la forme de sites d’entreposage ou de stockage 3 en surface chez les producteurs de déchets, ou dans les centres de l’Andra.

Le nucléaire et les émissions de CO2

Le nucléaire est une des sources d’énergie les moins émettrices de dioxyde de carbone. Pourtant, la perception du grand public est bien différente. Une enquête réalisée depuis 2012 par l’institut Ipsos pour le compte d’EDF montre même une augmentation, au fil des années, de cette perception erronée.

Selon vous, les centrales nucléaires contribuent-elles à l’effet de serre (au réchauffement de l’atmosphère) ?

Source : Baromètre Développement Durable d’EDF, synthèse des résultats France de la vague 2017 (ppe.debatpublic.fr). Pour une analyse plus détaillée, voir l’article de Sylvestre Huet, « Nucléaire et climat : la grande tromperie », 11 avril 2018 (huet.blog.lemonde.fr)

Émissions en équivalent CO2 sur le cycle de vie complet (en gramme par kWh produit)

Valeurs moyennes calculées par le Giec (données 2014, voir ipcc.ch)

L’attention est en général portée, à raison, sur les déchets de moyenne et haute activité à vie longue (MAVL et HAVL), lesquels concentrent 98 % de la radioactivité des déchets nucléaires. Pour ceux-ci, les solutions sont bel et bien identifiées, mais restent à mettre en œuvre, en cohérence avec l’idée de différencier court, moyen et long terme. Il n’est jamais inutile de rappeler que les dispositions envisagées pour le long terme (stockage géologique à faible ou grande profondeur) sont des exutoires définitifs, et non une solution temporaire en attendant une véritable solution. Les générations futures n’auront donc pas à gérer ces déchets, et pourront même oublier leur existence sans risque.

Pour un dossier détaillé concernant la gestion des déchets radioactifs, le lecteur pourra se référer au dossier de Sciences et pseudo-sciences [15]. Ce que l’on en retient est que l’on sait gérer les déchets radioactifs sur des échelles de temps humaines, et qu’il n’y a guère d’obstacle technique à la mise en œuvre d’une solution à long terme – laquelle n’est pas une option, quelles que soient les orientations futures de la politique énergétique française, en raison des quantités de déchets d’ores et déjà existantes.

Références

^[1] Greenpeace, « Extension de la durée de vie du nucléaire français, les scénarios  », 25 février 2015. Sur greenpeace.fr

^[2] US Energy Information Administration (EIA), “Almost all U.S. nuclear plants require life extension past 60 years to operate beyond 2050”, 8 décembre 2014. Sur eia.gov

^[3] Réseau sortir du nucléaire, « Le nucléaire, ça pollue vraiment ?  ». Sur sortirdunucleaire.org

^[4] OMS, « Rayonnements ionisants, effets sur la santé et mesures de protection », 29 avril 2016. Sur who.in

^[5] Dossier « Les paradoxes des faibles doses d’irradiation », SPS n° 316, avril 2016. Sur afis.org

^[6] IRSN, « L’exposition de la population française à la radioactivité ». Sur irsn.fr

^[7] IRSN, « Bilan de l’état radiologique de l’environnement français de 2015 à 2017 ». Sur irsn.fr

^[8] IRSN, « Baromètre IRSN 2018 sur la perception des risques et de la sécurité par les Français : les principaux constats  »,
4 octobre 2018. Sur barometre.irsn.fr

^[9] Andra, « Projet Cigéo, Centre industriel de stockage réversible profond de déchets radioactifs en Meuse/Haute-Marne », dossier du maître d’ouvrage. Débat public du 15 mai au 15 octobre 2013. Sur andra.fr

^[10] Andra, « Les résultats de la surveillance et l’impact radiologique ». Sur aube.andra.fr

^[11] IRSN, « Publication scientifique conjointe Inserm et IRSN concernant les leucémies chez l’enfant autour des centrales nucléaires françaises sur le site internet de la revue International Journal of Cancer », note d’analyse, 12 janvier 2012. Sur irsn.fr

^[12] EDF, « Déconstruction du site nucléaire de Brennelis », dossier de presse, 2017. Sur edf.fr

^[13] IRSN, « Le démantèlement du réacteur nucléaire EDF de Chooz A ». Sur irsn.fr

^[14] Andra, « Les déchets radioactifs immergés ». Sur andra.fr

^[15] Dossier « La gestion des déchets radioactifs », SPS n° 324, avril 2018. Sur afis.org

1 Ainsi, aux États-Unis, les licences accordées le sont pour une durée de 40 ans renouvelable [2].

2 Sievert, l’unité de mesure de la dose de radioactivité, prenant en compte le type de rayonnement, la durée, et le mode d’exposition – à distance, au contact, en interne…

3 La nuance entre les deux étant le caractère temporaire de l’entreposage et définitif du stockage.