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Cancer et environnement, une association évidente mais mal comprise

Publié en ligne le 4 mai 2014 -
par Jacques Estève - SPS n° 306, octobre 2013

Selon certaines associations se présentant comme des « lanceurs d’alerte », nous vivons dans un environnement de plus en plus envahi par des agents cancérogènes et cet accroissement des nuisances environnementales serait à l’origine d’une épidémie de cancer.

Parce que le cancer est une maladie fréquente, que chacun d’entre nous a été confronté à la maladie dans son entourage proche et parce qu’il nous est nécessaire d’expliquer chaque cancer, de pré- férence sans impliquer la responsabilité du patient, cette assertiona été facilement adoptée par une majorité de nos concitoyens, en dépit de son faible niveau de preuve.

Si on souhaite progresser dans la prévention de la maladie, il est important de répondre à ces inquiétudes. Il faut sans doute reconsidérer nos méthodes de diffusion de l’information scientifique afin de convaincre les personnes de bonne foi, que, si le cancer est en effet largement dû à l’environnement, les connaissances actuelles sur le sujet nous indiquent que le plus grand bénéfice de la prévention sera obtenu en agissant sur la part de notre environnement qui est liée à notre comportement : tabac, alcool, exposition au soleil (et plus généralement au rayonnement ultra violet), alimentation, obésité, manque d’exercice physique, comportement sexuel (virus), etc.

Les chercheurs ont bien sûr mis en évidence d’autres cancérogènes, mais le plus souvent, les personnes exposées à des doses reconnues comme dangereuses sont peu nombreuses et la prévention, qui consiste à diminuer les expositions des personnes concernées au niveau le plus faible possible, nécessite une action spécifique au sein des structures utilisant ces agents cancérogènes. Parmi ceux-ci figurent en effet des substances indispensables à notre bien-être et parfois à notre survie (médicaments, rayonnement ionisants, solvants, certains métaux, etc.) et la mise en place de la prévention résulte nécessairement de l’examen par des experts du rapport bénéfice/risque. J’ai parfaitement conscience que ce message n’est pas populaire mais il faut trouver un moyen de le rendre intelligible et acceptable.

Il est indéniable que la société moderne crée régulièrement de nouvelles substances et de nouveaux procédés dont la toxicité n’est pas toujours correctement évaluée, et il est également vrai que les industriels, y compris les fabricants de médicaments, sont passés à coté de risques réels tout au long de notre histoire récente. Ces erreurs ne facilitent pas l’argumentation, et certains d’entre nous pensent que le « progrès » conduit à une société mortifère et tentent de se protéger en proposant de reconstruire un prétendu paradis perdu dans lequel aucun agent cancérogène n’existerait. Le doute des scientifiques confrontés à des études insuffisantes ou de faible niveau de preuve se heurte aux certitudes basées sur des rumeurs. Et le débat devient d’autant plus difficile que l’expertise scientifique est de plus en plus contestée. Il est néanmoins utile de rappeler ici quelques faits vérifiables qui peuvent conduire à une appréciation plus objective des dangers qu’imposent l’organisation de la société contemporaine et le mode de vie qui en résulte.

Une épidémie de cancer ?

Tchernobyl et les cancers de la thyroïde

Le cancer de la thyroïde, comme tous les cancers, est une pathologie multifactorielle. Il touche deux à trois fois plus de femmes que d’hommes. On dénombre plus de 8 000 nouveaux cas chaque année en France, dont les trois quarts chez la femme. Le cancer de la thyroïde est un cancer dont on guérit dans plus de 90 % des cas.

Une augmentation régulière et continue du nombre de cancers de la thyroïde est observée en France depuis 1975, bien avant l’accident de Tchernobyl. Cette augmentation est observée dans tous les pays développés, comme les États-Unis et le Canada, qui n’ont pas été affectés par les retombées de Tchernobyl. Selon les spécialistes, cette évolution est attribuable en grande partie à l’amélioration des pratiques de dépistage et aux progrès des moyens diagnostiques. L’augmentation du cancer de la thyroïde est observée dans tous les registres français, avec une augmentation parfois plus importante dans certains départements non ou peu touchés par Tchernobyl que dans les départements français les plus touchés. Les taux de cancers de la thyroïde les plus élevés sont observés par les registres de surveillance des cancers situés dans les départements de l’Ouest (Calvados) et du Sud-ouest (Tarn). Ce phénomène est lié très probablement aux pratiques de dépistage.

Sur le lieu de l’accident, une augmentation majeure des cancers de la thyroïde chez l’enfant a été constatée sans modification réellement significative des cancers de l’adulte (plus de 15 ans). Cela s’expliquerait par le fait que la thyroïde de l’adulte ne se divise que très peu ; et l’effet cancérogène des radiations externes ne s’observe lui aussi que chez l’enfant. À ce jour, les seuls effets avérés concernent l’excès de cancer de la thyroïde chez les personnes vivant à proximité de la centrale au moment de l’accident et exposées pendant l’enfance.

Il n’est pas possible de déterminer la cause exacte d’un cancer de la thyroïde chez un individu. Certains facteurs de risques sont à l’étude, tels que l’irradiation médicale, l’exposition à des polluants, l’obésité...

Source : Site de l’Unité « Cancer, Environnement et Nutrition » du Centre de lutte contre le cancer de Lyon. www.cancer-environnement.fr/54-Vos-questions.ce.aspx

L’un des arguments de base utilisé pour « prouver » que la cancérogénicité de notre environnement augmente est l’observation de l’augmentation récente de l’incidence du cancer. Cet argument est largement diffusé par les associations de défense de l’environnement. Le site de l’INSERM, l’Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, entretient luimême l’ambiguïté : « entre 1995 et 2005, les taux d’incidence [...] tous cancers confondus ont augmenté de 14 % chez l’homme et de 17 % chez la femme. L’augmentation de l’espérance de vie et l’amélioration du dépistage ne suffisent pas à eux seuls à expliquer ces chiffres. Les modifications de l’environnement sont, entre autres, largement suspectées de contribuer à cette augmentation... Plus de 400 substances retrouvées dans l’environnement sont déjà classées comme cancérigènes sûrs ou probables. Certaines pourraient être mises en cause dans les cancers du sein, du poumon, de la thyroïde, du testicule, dans les hémopathies malignes, le mésothéliome, les tumeurs cérébrales et les cancers de l’enfant. » 1

En réalité, il n’y a pas d’épidémie de cancer, mais seulement une augmentation considérable du cancer du sein chez la femme et du cancer de la prostate chez l’homme entre 1990 et 2005 2. Les données récentes sur l’incidence du cancer le confirment.
En mai 2013, l’InVS (Institut de Veille Sanitaire) a mis sur son site 3 les données d’incidence pour 19 localisations de tumeurs solides 4 et l’incidence « tous cancers » comprenant, outre ces 19 localisations, les hémopathies malignes et les autres sites de cancer moins fréquents ou de diagnostic imprécis ou inconnus. Ces données sont modélisées à partir des observations faites par les registres de cancer entre le premier janvier 1975 et le premier janvier 2010 et les estimations sont fournies pour la période 1980-2012, sauf pour le cancer de la prostate pour lequel l’estimation s’arrête en 2009 5. Ce dernier a en effet diminué de façon spectaculaire entre 2005 et 2009 et il est difficile d’extrapoler cette décroissance jusqu’en 2012. Les chercheurs ont fait les calculs en prolongeant le taux de 2009 jusqu’en 2012.

Ainsi la décroissance de l’incidence « tous cancers » entre 2005 et 2012 chez l’homme est vraisemblablement sous-estimée. Cette décroissance est de 17 % pour le cancer de la prostate et de 8.5 % pour « tous cancers ». Ceci confirme que le cancer de la prostate détermine les variations d’incidence du cancer chez l’homme et montre que celle-ci diminue substantiellement, contredisant l’idée d’une épidé- mie. Outre le cancer de la prostate, les déterminants de cette décroissance sont le cancer de l’estomac (-15 %), miracle de la disparition fortuite de certaines de ses causes et les cancers des voies aérodigestives supé- rieures (-30 %), en raison de la diminution de la consommation d’alcool en France. On notera que le cancer du poumon et celui de la vessie, lié au tabagisme, commence tout juste à diminuer et que l’incidence du cancer du cerveau s’est stabilisée confirmant le rôle des progrès de l’imagerie dans sa croissance antérieure 6. En revanche, le mélanome malin, lié à l’exposition aux UV, et le cancer de la thyroïde, probablement sur-diagnostiqué, ont continué leur augmentation. Ce tableau est évidemment peu compatible avec une épidémie de cancer : ou bien notre environnement s’est brutalement amélioré depuis 2005 et l’effet sur l’incidence du cancer a été immédiat, ou les variations de l’incidence du cancer ont peu de chose à voir avec les substances cancérogènes disséminées dans notre environnement.

Les résultats relatifs à l’incidence du cancer chez la femme transmettent le même message : le cancer du sein a diminué de 10 % entre 2005 et 2012, mais contrairement à la situation masculine, cette décroissance s’accompagne malheureusement de la croissance de l’incidence des cancers liée au tabac et à l’alcool ; ajoutées à celle de l’incidence du mélanome malin et du cancer de la thyroïde, et bien que le cancer de l’estomac diminue également chez la femme, ces augmentations conduisent à une croissance de 1,3 % de l’incidence « tous cancers féminins ». L’explication de cette croissance n’est donc pas mystérieuse, et en rythme annuel, elle est très inférieure à celle observée entre 1980 et 2005 7.

Ces chiffres montrent que les variations d’incidence du cancer du sein déterminent très largement les variations de l’incidence du cancer chez la femme, comme les variations de l’incidence du cancer de la prostate les déterminent chez l’homme. Si le dépistage et ses modifications, en particulier une diminution de l’usage du PSA 8, sont l’explication la plus probable des changements de l’incidence du cancer de la prostate, l’explication des changements de l’incidence du cancer du sein est plus complexe 9, mais elle n’a pas plus à voir avec les changements de la prévalence de substances cancérogènes dans l’environnement.

Les substances cancérogènes de notre environnement

La reconnaissance que des agents cancérogènes existaient dans l’environnement est ancienne et les premières découvertes résultaient de l’observation d’excès de cancer dans certains groupes professionnels qui étaient exposés à des doses élevées et prolongées de ces substances. La recherche systématique de ces agents est plus récente et a été entreprise en particulier par le centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’OMS basée à Lyon. La première publication sur le sujet date de 1972 et dans les quarante et une années suivantes, le CIRC a publié 109 monographies analysant la cancérogénicité de 968 agents, parmi lesquels 177 sont des cancérogènes certains (catégorie 1) ou probables (catégorie 2A) pour lesquels les autorités de santé publique de chaque pays devraient prendre des mesures de réduction de l’exposition au niveau le plus bas possible, ou éliminer ou substituer l’agent selon le cas. Pour 505 des agents examinés par le CIRC, les données sont totalement inadéquates (groupe 3) et pour 285 elles sont insuffisantes, mais les résultats positifs obtenus dans certaines études plus ou moins adéquates suggèrent que des recherches complémentaires sont nécessaires pour déterminer s’il s’agit de faux positifs ou de résultats probants (groupe 2B). Le CIRC définit ces agents comme « cancérogènes possibles » mais non probables. Cette distinction est souvent ignorée des lecteurs 10 ; elle est pourtant fondamentale car cette catégorie est transitoire et les agents s’y trouvant ont vocation à être classés ailleurs après recherche adéquate. Il est impossible de considérer ces agents comme des cancérogènes avérés. On notera qu’il y a une seule substance classée comme probablement non cancérogène (groupe 4), ce qui suggère que le CIRC a pour philosophie de refuser d’innocenter des substances qui ont été mises en examen. En d’autres termes, il ne croit pas à « l’évidence négative ».

Que trouve-t-on dans cette collection de cancérogènes, en dehors de ceux auxquels nous nous exposons volontairement (tabac, alcool, UV, etc.) ? On ne peut ici en faire une liste exhaustive et documentée mais on peut citer quelques catégories principales. Ce sont dans le désordre : certains virus et bactéries associés en particulier aux cancers du foie, du col de l’utérus et de l’estomac ; les rayonnements ionisants associés pratiquement à tous les cancers, certains insecticides et herbicides (pesticides) pour lesquels les résultats chez l’homme sont ambigus, contrairement aux résultats chez l’animal qui sont suffisants pour montrer leur cancérogénicité, des médicaments (en particulier certaines chimiothérapies) ; des solvants (benzène et ceux utilisés plus spécifiquement par les peintres et les teinturiers), des teintures (benzidine), des fibres et certaines poussières (en particulier amiante et poussière de bois ou de cuir), des sous-produits des incinérateurs et des fonderies (dioxines), des sous-produits de la combustion de substances carbonées (HAP : Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques) associés principalement aux cancers du poumon et de la vessie, des métaux et leur composés, les particules produites par les moteurs diesel ; des toxines produites par des champignons (aflatoxine associée au cancer du foie) ; certains sous-produits de l’industrie du plastique (chlorure de vinyle) 11.

Sans surprise, on constate que beaucoup de ces agents concernent des activités professionnelles particulièrement exposées, et c’est souvent des excès de cancers subis par ces professionnels qui ont conduit à la recherche et à la démonstration de la cancérogénicité. En particulier l’extraction de métaux à partir des minerais correspondants implique souvent des risques cancérogènes : par exemple l’extraction du zinc et du plomb entraîne l’exposition à la poudre de cadmium qui est un cancérogène du poumon. Le cadmium est également utilisé pour revêtir des métaux afin de prévenir la corrosion. Dans quelle mesure les procédés industriels correspondants libèrent du cadmium dans notre environnement, créant un risque cancérogène pour la « population générale », est une question ouverte, comme elle l’est pour beaucoup de ces agents. On notera que le CIRC ne fournit qu’un résultat qualitatif, ne portant un jugement que sur la cancérogénicité, laissant aux toxicologues le soin de définir des limites d’exposition acceptables et aux spécialistes de santé publique le soin d’évaluer l’exposition du public à ces cancérogènes. La tâche est loin d’être aisée et comporte certainement des lacunes, laissant une grande place aux associations de défense de l’environnement qui souvent, sans étude sérieuse, diffusent des informations fausses et alarmantes.

La perception du public

Un site consacré au thème « cancer environnement et nutrition » a été élaboré par l’Unité « Cancer, Environnement et Nutrition » du Centre de lutte contre le cancer de Lyon 12. On y trouve beaucoup d’informations intéressantes et, en particulier, la liste des questions posées par le public qui trouve là des réponses pertinentes. Il est évidemment tentant de lire cette rubrique en s’intéressant à la nature des questions posées. La question la plus fréquente concerne le risque associé à la proximité d’une voie ferrée ; viennent ensuite des questions sur le danger des champs électromagnétiques ; les substances prétendument anti-cancer (curcuma, thym, persil, ail, etc..) et le régime alimentaire anti-cancer puis les cancers de la thyroïde associés à la catastrophe de Tchernobyl, et les dangers de l’air inté- rieur. Mais les questions sur la fréquence des cancers professionnels ou les dangers des cabines de bronzage, qui sont sans doute les questions les plus pertinentes, arrivent en dernier.

Sans vouloir accorder une trop grande importance à cette observation, elle reflète assez bien les sources d’information qui sont utilisées par le grand public en ce qui concerne le risque de cancer. À cet égard, un exemple intéressant est la cancérogénicité de l’aluminium. La production de ce métal a causé des cancers du poumon et de la vessie en raison de la pratique dans cette industrie de l’électrolyse de l’alumine dans des bacs à ciel ouvert qui libéraient des HAP’s. Le CIRC a donc classé la production de l’aluminium comme cancérogène certain 13. Pour cette raison, beaucoup pensent que l’aluminium est cancérogène et évitent d’envelopper leurs aliments dans du papier d’aluminium. Récemment, une chaîne de télévision soulignant les problèmes environnementaux posés par l’extraction de l’aluminium 14 introduisait son sujet en montrant une jeune femme atteinte d’un cancer du sein à qui on avait expliqué que son cancer était causé par les déodorants contenant de l’aluminium. Il se trouve que cette jeune femme était sage-femme et reconnaissait une utilisation excessive de déodorant due à une lourde charge de travail de nuit et à un rythme de travail très irrégulier (qui avait peut-être plus d’importance que l’aluminium dans la genèse de sa maladie 15). Il n’y a pas de doute qu’après de telles images le spectateur est convaincu que l’aluminium est cancérogène alors qu’aucune preuve recevable n’existe actuellement.

La désinformation, de bonne ou de mauvaise foi 16, joue donc un rôle important dans la façon dont nos contemporains perçoivent les dangers cancérogènes de notre environnement.

Combien de cas de cancers ont-ils pour cause les cancérogènes de notre environnement ?

Cette question qui a toutes les apparences de la simplicité n’a pourtant pas de réponse satisfaisante pour plusieurs raisons.

En premier lieu, il est illusoire de vouloir séparer l’effet des cancérogènes auxquels nous nous exposons volontairement de celui des cancérogènes auxquels nous sommes exposés involontairement. Un exemple simple peut aider à le comprendre.

Le radon, gaz radioactif, est un cancérogène avéré de notre environnement qui augmente le risque de cancer du poumon. Chez les non-fumeurs, aux doses d’expositions existant couramment en France, le nombre de cas attribuable à ce rayonnement ionisant est infime. En effet, on estime que le radon augmente le risque de cancer d’environ 5 % aux doses courantes observées dans notre pays, d’autre part le risque de cancer du poumon chez un non-fumeur non exposé est d’environ 7 sur 1000. De ces chiffres on déduit facilement que pour 100 000 non-fumeurs exposés au radon, 35 cas sur les 735 attendus sont attribuables au radon (4.8 %). En revanche un fumeur régulier de 10 cigarettes par jour non exposé au radon à 1 chance sur 7 de développer un cancer du poumon. Si on admet que les risques sont multiplicatifs, c’est-à-dire que le risque chez les fumeurs exposés est aussi augmenté de 5 %, on calcule facilement qu’on observera 15 000 cancers du poumon chez les fumeurs exposés au radon contre 14 286 s’ils ne l’étaient pas.

En d’autres termes, 714 cas sont dus au radon, soit toujours 4.8 % évidemment, mais sur le total des deux populations où on a observé 749 cas dus au radon, 91 % sont dus aussi au tabac (714-35/749). Ainsi, cela n’a pas beaucoup de sens de dire que, dans cette population, 749 cas de cancer sont attribuables au radon, alors qu’ils sont dus en grande majorité à l’exposition conjointe aux deux cancérogènes.

En second lieu, il est rare que la relation dose/risque d’un cancérogène soit connue précisément. Ce n’est pas nécessairement un problème pour calculer la part attribuable dans la cohorte qui a mis en évidence le risque, mais le risque des exposés de cette cohorte n’est pas transposable dans la population générale où le risque des exposés est totalement différent et souvent totalement inconnu. Il est alors impossible de calculer une part attribuable avec un minimum de fiabilité.

Enfin, l’hypothèse d’un risque multiplicatif est rarement démontrée et une autre interaction entre expositions, plus grande ou plus faible que celle associée au modèle multiplicatif, peut changer considérablement la part attribuable. Néanmoins, c’est la connaissance de cette « synergie » qui permet de savoir quelle action de prévention sera la plus efficace (e.g. : il serait plus efficace de proscrire le tabac que de rénover les bâtiments anciens qui laissent pénétrer du radon, si le modèle de combinaison des risques est au moins multiplicatif) 17.

En dépit de ces difficultés, le public est très friand des chiffres donnant les parts attribuables aux différents cancérogènes, parce qu’il croit en comprendre le sens, mais la plupart du temps, il ne réalise pas que la somme de ces parts attribuables dépasse largement la taille du gâteau !

À titre d’épilogue

Cessons d’avoir peur de notre ombre 18 et essayons d’avoir une appréciation objective du risque de cancer. Nous ne devons pas nous cacher que c’est une maladie fréquente et qu’elle frappera beaucoup d’entre nous. La bonne nouvelle est que la survie s’améliore, et que certains des cancers parmi les plus graves ont une incidence qui diminue. En moyenne, le cancer frappe probablement une personne sur trois, et c’est dans une large mesure une loterie, où la maladie choisit ses victimes au hasard. Toutefois, notre comportement peut considérablement augmenter nos chances de tirer les mauvaises cartes. Si notre environnement peut sans aucun doute favoriser la maladie, essayons toutefois de ne pas nous méprendre sur la hiérarchisation des dangers et évitons surtout d’en inventer qui n’existent pas.

Près d’un tiers des cancers pourraient être évités : vraies et fausses pistes

Tabac. Le tabac est le premier facteur de risque évitable de cancer. Chaque année en France, il est responsable de 44 000 décès par cancer, soit plus de 25 % des décès par cancer. Le risque existe également avec le tabagisme passif ou d’autres modes de consommation que la cigarette [...].

Alcool. Bien que souvent méconnu, le caractère cancérogène de l’alcool est clairement établi [...]. On estime ainsi qu’en 2009, plus de 15 200 décès par cancer étaient attribuables à l’alcool. Par ailleurs, l’alcool est la seconde cause de mortalité évitable par cancer, après le tabac [...].

Alimentation. Les recherches menées ces dernières années ont permis d’identifier des facteurs alimentaires susceptibles de diminuer le risque de survenue de la maladie, sans que l’on puisse toutefois parler d’aliments anti-cancer. D’autres, à l’inverse, augmentent le risque de cancers. Toutefois, l’apparition d’un cancer n’est pas liée à un seul facteur et, de ce fait, aucun aliment ne peut à lui seul s’opposer au développement de cette pathologie [...]. Certains aliments, notamment les fruits et légumes, peuvent contribuer à prévenir la survenue de cancers. N’hésitez pas à manger 5 fruits et légumes par jour. Ils contribuent à vous protéger de certains cancers grâce à leur richesse en fibres, vitamines et minéraux antioxydants [...]. Les facteurs qui augmentent les risques de cancers sont principalement les boissons alcoolisées, le surpoids et l’obésité, et l’excès de viandes rouges ou de charcuteries [...].

Activité physique. L’activité physique, qu’elle soit sportive ou pratiquée dans le cadre de la vie courante ou professionnelle, exerce de nombreux effets bénéfiques sur la santé, notamment pour prévenir des maladies chroniques telles que les cancers [...].

Prévention du risque UV. La surexposition aux rayonnements ultraviolets naturels et artificiels représente un facteur de risque majeur dans le développement des cancers de la peau. Parmi tous les cancers, le mélanome cutané est l’un des cinq cancers qui a connu la plus forte augmentation de son incidence ces trente dernières années. La réduction des expositions aux UV et l’adoption de nouvelles habitudes de prévention représente donc un enjeu sanitaire important [...].

Environnement. Les liens entre l’environnement et l’apparition de certains cancers font l’objet de nombreuses recherches. Certains de ces liens sont prouvés (avec l’amiante, le radon, les particules Diesel, le bisphénol A, les rayonnements UV par exemple) [...]. La pollution de l’air par des particules fines (d’un diamètre inférieur à 2,5 µg, ou PM 2,5) est un enjeu majeur de santé publique. Elles représentent en effet l’un des principaux facteurs de risque sanitaire lié à cette pollution (asthme, allergie, maladies respiratoires ou cardiovasculaires, cancers...). Outre les particules fines d’origine naturelle, tels les pollens, il existe des particules fines émises par les activités humaines qui peuvent être directement émises par les sources de pollution. C’est le cas en milieu urbain, où le trafic routier constitue un émetteur majeur de particules fines (environ 50 %). Il s’agit avant tout des particules émises par les moteurs diesel, issues notamment de la combustion incomplète du gazole [...].

Le rôle des infections. Les cancers ne sont pas des maladies contagieuses, ils ne se transmettent donc pas d’une personne à une autre. En revanche, certains virus, bactéries ou parasites peuvent jouer un rôle actif dans l’apparition et le développement de cancers. Dans les pays développés, ils seraient en cause dans 7 % des cancers. Des mesures de prévention peuvent être mises en place [...].

L’environnement professionnel. La majorité des cancers liés à l’environnement provient d’expositions à des substances cancérogènes dans le cadre professionnel. La part des cancers professionnels est évaluée entre 4 à 8,5 % de l’ensemble des cancers en France, majoritairement chez les hommes, mais ces chiffres sont probablement sous-estimés [...].

Amiante. L’amiante est une substance minérale naturelle fibreuse, utilisée pendant plus d’un siècle dans le bâtiment. Il est le principal facteur de risque de mésothéliome pleural malin, forme de cancer de la plèvre [et] est interdit en France depuis 1997. L’amiante a été utilisé pendant plus d’un siècle en raison de ses propriétés de résistance à la chaleur, d’isolation thermique ou phonique. 400 à 500 fois moins épaisses qu’un cheveu, ses fibres peuvent pénétrer profondément dans les poumons [...]. 83,2 % des mésothéliomes chez l’homme et 38,4 % chez la femme sont attribuables à une exposition à l’amiante. Par ailleurs, le risque de cancer du poumon, déjà aggravé par l’amiante, l’est encore davantage chez les fumeurs exposés à l’amiante [...]. Les personnes les plus exposées sont les travailleurs du BTP, mais on peut également y être exposé en bricolant par exemple ou du fait de la proximité d’une source naturelle d’amiante (affleurements au niveau du sol, en Haute-Corse par exemple) [...].

Téléphones mobiles et santé. À l’heure actuelle, aucune preuve scientifique ne permet de démontrer que l’utilisation des téléphones mobiles présente un risque pour la santé. Néanmoins, par précaution, les autorités sanitaires recommandent de limiter l’exposition aux champs électromagnétiques [...].

Source : Institut National du Cancer. http://www.e-cancer.fr/prevention

4 C’est-à-dire excluant les cancers du sang et de la lymphe (i.e. : les hémopathies malignes).

5 Binder-Foucard F, Belot A, Delafosse P, Remontet L, Woronoff A-S, Bossard N. « Estimation nationale de l’incidence et de la mortalité par cancer en France entre 1980 et 2012. Partie 1 – Tumeurs solides ». Saint-Maurice (Fra) : Institut de veille sanitaire ; 2013. 122 p.

6 Beaucoup de cancers du cerveau étaient confondus avec d’autres pathologies fatales, faute d’un diagnostic précis qui est maintenant possible grâce au progrès de l’imagerie.

7 Cette croissance était de 1.4 % par an entre 1980 et 2005 et elle est maintenant de 0.2 % par an.

8 Prostate-specific antigen, dont le dosage permet de détecter l’existence de tumeur bénigne ou maligne et qui cause le sur-diagnostic du cancer de la prostate. Une des propositions du prochain plan cancer est de ne plus rembourser ce test.

9 Certains pensent que la diminution de l’incidence du cancer du sein est due à la diminution de l’usage des hormones de substitution après la ménopause.

10 L’INSERM a probablement fait cette erreur en affirmant dans la citation ci-dessus que plus de 400 substances avaient été classées cancérogènes sûrs ou probables.

11 Voir en particulier une excellente présentation destinée au non-spécialiste : Cancer and the environment www.niehs.nih.gov/health/materials/..., à laquelle j’ai emprunté cette présentation par catégorie.

13 Monographie 34, supplément 7 et monographie 100F.

14 Problèmes sérieux et avérés comme pour beaucoup d’industries minières.

15 Ce type de travail avec disruption du rythme circadien est Classé 2A par le CIRC pour le cancer du sein.

16 Le cancer fait toujours recette lorsqu’on veut discréditer certaines activités industrielles ou certains choix politiques.

17 C’est ce phénomène (la synergie alcool/tabac) qui explique la décroissance impressionnante de l’incidence des cancers des voies aérodigestives supérieures chez l’homme, due essentiellement à la forte décroissance de la consommation d’alcool en France, alors que pour le cancer du poumon et de la vessie, associé seulement au tabac, l’incidence a peu diminué.

18 Pour paraphraser le dernier livre de Maurice Tubiana (Arrêtons d’avoir peur !, Michel Lafon 2012)

Publié dans le n° 306 de la revue


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