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Ces Français qui révolutionnent la médecine - Les grands médecins se racontent

Publié en ligne le 28 octobre 2015
Note de lecture de Martin Brunschwig - SPS n° 314, octobre 2015

« Il faut inlassablement essayer, chercher dans plusieurs voies différentes, avancer et, surtout, se donner du temps ! Sachant que rien dans la recherche n’est jamais inutile » (Christian Cabrol, p. 235)

Connaissez-vous Alain Cribier, Hugues Duffau, Willy Rozenbaum, Eliane Gluckman, Laurent Lantieri, José-Alain Sahel, Dominique Elias, Sébastien Froelich, Jean-Laurent Casanova, Jean-Michel Dubernard, Christian Debry, Guy Vallancien, Stéphane Palfi, Christian Cabrol, Henri Bismuth ou René Frydman ? Vous êtes sans doute comme moi, en connaissant péniblement quelques-uns… Mais je trouve utile de les citer tous, car une fois refermé l’excellent livre de Laurence et Jérôme Bourgine 1, on se surprend à se scandaliser de l’anonymat (relatif, j’imagine, mais au moins auprès du grand public) dans lequel se trouvent ces génies, notamment si on pense à la notoriété ou à la rémunération de certains sportifs, chanteurs ou comédiens…

Un des intérêts du livre est justement de réparer cette injustice et de mettre au premier plan les récits palpitants de ces médecins et découvreurs.

Après avoir salué en préface ce qu’on pourrait appeler la « french touch » (un savoir-faire médical qui reste d’un niveau remarquable dans notre pays) et bien sûr les « novateurs », souvent incompris, au moins au début, le livre démarre en fanfare par un premier chapitre exceptionnel ! Alain Cribier nous fait revivre son invention (la première valve cardiaque percutanée) avec une émotion intense. Il nous en fait suivre les différentes étapes, de bout en bout, avec un grand sens du suspense !

Chacun de ces médecins d’exception nous narre ici l’aventure de sa vie, et même s’ils le font avec simplicité et pédagogie, cela ne peut être que passionnant. Évoquons, par exemple, ces opérations du cerveau menées par Hugues Duffau : ayant constaté que rien dans le cerveau ne ressent la douleur, l’idée incroyable, qui revient aux Américains Georges Ojemann et Wilder Penfield avec qui H. Duffau a étudié, fut d’opérer en endormant d’abord le patient pour lui ouvrir la boîte crânienne (ça, ça fait mal…), de le réveiller et de l’opérer en quelque sorte avec son concours, de façon à ce qu’il puisse réagir et montrer si agir sur telle ou telle zone très précise du cerveau, qu’on teste électriquement d’abord, entraînera ou non des dysfonctionnements. On rendort ensuite le patient pour tout refermer… Une technique extraordinaire, qui a même permis, ai-je appris peu après (ce n’est pas dans le livre), d’opérer ainsi un violoniste pendant qu’il jouait 2 !

Plutôt que de continuer avec des exemples de chacun de ces médecins et de leurs exploits, que je vous conseille plutôt de découvrir directement dans cet ouvrage, je préfère vous indiquer quelques généralités. Par exemple, une tendance globale à souligner le frein que représente le principe de précaution. Beaucoup de ces médecins soulignent qu’ils ne pourraient pas, aujourd’hui, mener les mêmes recherches ! Le livre se présente même, quasiment, comme un plaidoyer pour le risque : un professeur rappelle l’excellent principe de prévention, indispensable (par quelques exemples, on saisit parfaitement ce qu’est une procédure encadrée par beaucoup de règles de prudence), mais aussi combien le principe de précaution a rendu le monde médical très frileux… Cependant, José-Alain Sahel rappelle, en conclusion de son propre chapitre, qu’un encadrement très strict est nécessaire, quitte à entraver quelque peu la vie du chercheur : pour lui, une erreur ou un accident serait non seulement terrible pour le malade, mais surtout risquerait aussi d’entraîner l’arrêt de toutes les avancées opérées durant des années dans cette voie. L’état actuel de l’opinion ne peut que lui donner raison… Dans un tout autre domaine, on voit les conséquences de l’accident de Fukushima, par exemple : aucune victime, mais une volonté très répandue de « sortir du nucléaire » !

On voit aussi un panel de réflexions sur l’innovation. Celle-ci se heurte à des idées établies, mais pas seulement : il peut arriver qu’une innovation aille directement contre certains intérêts. Une découverte peut potentiellement priver des praticiens de leurs activités habituelles et leur « retirer un marché », comme le souligne le Professeur Corbier avec l’invention de ses valves cardiaques (qui permettent d’éviter désormais des opérations sur lesquelles les cardiologues « comptaient »…). L’accent est mis, globalement, sur la difficulté qu’il y a à être un novateur, et on voit bien qu’il fut compliqué, pour certains, de faire accepter leurs découvertes. Mais un des médecins indique aussi qu’un novateur n’est jamais seul, qu’il n’est en quelque sorte que la pointe d’une flèche.

Autres points communs, partagés par plusieurs auteurs : le temps nécessaire, comme le souligne aussi l’exergue choisie. Par exemple, il a fallu vingt-cinq ans pour caler toutes les procédures d’utilisation des cellules des cordons ombilicaux, ces cellules jeunes, immatures qui possèdent des propriétés extraordinaires de développement et de multiplication et qui aident aujourd’hui à la réussite de nombreuses greffes. Un dernier aspect frappe aussi : les fortes personnalités de ces chercheurs, à la volonté sans faille pour aboutir !

Du coup, et grâce aussi à une variété des domaines médicaux, souvent fascinants (qui penserait par exemple que le larynx est un organe aussi captivant ?), grâce aussi à quelques comparaisons éclairantes, qui avec le rugby, qui avec l’alpinisme…, cet ouvrage se dévore littéralement. C’est aussi un livre qui réconforte et redonne confiance dans les prouesses de la science et de la technologie, notamment dans le domaine de la médecine. J’ai usé (abusé ?) de superlatifs ? Je vous assure que ce livre, à ne pas rater, le mérite !

Publié dans le n° 314 de la revue


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