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L’intégrité scientifique

Des pratiques discutables en recherche

Publié en ligne le 21 mars 2019 - Zététique et esprit critique -

Plusieurs enquêtes estiment à environ 2 % le nombre de chercheurs qui admettent avoir délibérément falsifié, inventé ou fabriqué des données, et 34 % ceux qui reconnaissent avoir utilisé des pratiques discutables en recherche (QRP pour Questionable Research Practices). Ces estimations montent respectivement à 14 % et 72 % si l’on interroge les chercheurs, non pas sur leur propre comportement, mais sur celui de leurs collègues [1]. La plupart ont des arguments pour justifier ces comportements, essentiellement en mettant en cause la pression du système de recherche. Ainsi, aussi étrange que cela puisse paraître, un scientifique honnête peut admettre qu’il soit nécessaire, voire normal, d’arranger des résultats pour rester compétitif, avancer dans sa carrière ou obtenir des ressources pour son laboratoire !

Une étude originale et passionnante vient d’être publiée par une équipe de chercheurs américains qui a voulu approfondir le sujet [2]. L’objectif était de séparer les QRPs impossibles à cautionner de celles sur lesquelles les intéressés estiment que l’on pourrait fermer les yeux... Une liste d’une quarantaine de pratiques discutables a ainsi été soumise à 3 500 investigateurs américains ayant obtenu en 2016 un financement pour une de leurs études. Le taux de réponse était faible (136 personnes), mais les répondants étaient prestigieux ; ils avaient eu en moyenne 10 millions de dollars de crédits de recherche. Ce mauvais taux de réponses a été attribué au long questionnaire, à l’absence de compensation et surtout à l’aversion à ce type d’investigation. Des participants ont vivement réagi à certaines questions estimant qu’elles attisaient inutilement le problème. C’est classique dans ce type d’études : les chercheurs n’aiment pas évoquer leurs pratiques, d’autant plus que la plupart ferment les yeux sur de petits arrangements dont l’objectif est de faciliter la publication dans une revue, si possible prestigieuse.

Il faut bien entendu rester prudent quant à la généralisation des données de l’enquête, mais les résultats (voir encadré) nous questionnent. Les pratiques jugées acceptables nous font rêver : les classer comme acceptables est à notre avis inadmissible car toutes sont délétères pour la recherche.

Références


[1] Fanelli D, “How many scientists fabricate or falsify research ? A systematic review and meta-analysis of survey data”, PLOS One, 2009, 4 :e5738.
[2] Sacco DF, Bruton SV, Brown M, “In defense of the questionable : defining the basis of research scientists’engagement in questionable research practices”, J Empir Res Hum Res Ethics, 2018, 13 :101-110.

16 pratiques jugées inacceptables


- ne pas obtenir un consentement éclairé approprié (pour un patient inclus dans une étude) ;
- dissimuler des données ou des résultats qui contredisent ses propres recherches antérieures ;
- utiliser les idées, mots, images ou autres documents d’autrui sans les citer ;
- ne pas divulguer les détails pertinents de la méthodologie ou des résultats dans une publication ;
- réutiliser ses propres données, résultats ou analyses publiés antérieurement sans le mentionner ;
- ne pas divulguer tous les conflits d’intérêts potentiellement pertinents ;
- ne pas publier des résultats spécifiquement pour plaire à un commanditaire ;
- soumettre un manuscrit dans lequel le commanditaire a participé à l’analyse des données ou à la préparation du manuscrit sans divulguer son rôle ;
- omettre de reconnaître des sources importantes de financement ;
- ajouter ou supprimer des coauteurs pour augmenter les chances d’acceptation de l’article ;
- négliger ou ignorer l’inconduite d’autrui en matière de recherche ;
- refuser de partager des données ou du matériel avec d’autres chercheurs pour éviter que des questions sur la qualité de votre travail ne soient soulevées ;
- négliger ou ignorer les pratiques de recherche discutables ;
- fournir une relecture (peer-review) biaisée d’un manuscrit soumis à une revue pour publication afin d’en retarder la publication au profit de sa propre recherche ;
- refuser de fournir des données expérimentales à un coauteur ;
- soumettre une recherche pour publication sans la permission de tous les auteurs.
- augmenter les chances de publication en violant les bonnes pratiques en matière de recherche avec des animaux ;
- ajouter d’autres participants dans l’échantillon étudié parce que les résultats recueillis ne sont pas encore statistiquement significatifs ;
- arrêter de recueillir les données plus tôt que prévu parce que le résultat objet de l’hypothèse de départ a déjà été atteint ;
- arrondir une valeur de p simplement pour que les résultats paraissent plus significatifs, par exemple en rapportant p = 0,04 plutôt que 0,044 ;
- décider d’inclure ou d’exclure des données en fonction de l’incidence de cette décision sur les résultats ;
- ne pas déclarer toutes les mesures des résultats d’une étude ;
- examiner sélectivement les seuls résultats qui supportent les hypothèses étudiées ;
- signaler un résultat inattendu comme ayant été prévu dès le début, lors des hypothèses ;
- tirer de fortes conclusions à partir de résultats statistiquement significatifs mais peu puissants ;
- produire des rapports sélectifs sur les sous-groupes, les résultats et les dates de mesures ;
- retarder délibérément l’annonce des résultats pour les publier dans un journal à impact plus élevé ;
- réutiliser ses propres idées ou mots déjà publiés sans citer la source ;
- publier les résultats d’une seule étude sous la forme de plusieurs articles dans le seul but d’augmenter le nombre de publications dérivées de la recherche (problème du « découpage en tranches de salami ») ;
- changer la conception, la méthodologie ou les résultats d’une étude pour plaire à un commanditaire ;
- reconnaître l’assistance technique d’une autre personne dans la publication sans sa permission.

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