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La Miroirologie

Publié en ligne le 14 mai 2006 -
par Jacques Poustis
Depuis décembre 2011, les meilleures textes de cette chronique ont fait l’objet d’une parution exclusive dans un livre de la collection "Une chandelle dans les ténèbres" sous le titre Entre l’espoir et le faux mage aux éditions Book-e-book.

Le Professeur Parapschitt (déjà précurseur de la théorie affirmant que le Big Bang est né de l’implosion d’une granule homéopathique de plutonium diluée à 10666 CH) s’insurge aujourd’hui avec véhémence contre le mépris de notre pays pour les travaux de pointe et pour les chercheurs de la « science extrême » en général.

Désappointé par l’obscurantisme entêté de la science officielle, il avance la menace de céder aux sollicitations de nombreuses puissances étrangères (qui, dit-il, le sollicitent quotidiennement) si notre gouvernement continue à ignorer les résultats de ses travaux révolutionnaires sur une science nouvelle, appelée à bouleverser l’avenir de la planète : la « miroirologie ».

Comment ça commença...

Le professeur Parapschitt avait-il conscience, en s’asseyant devant le grand miroir de son salon, de rejouer, à peu de chose près, la scène où la méchante Reine, belle-mère de Blanche-Neige, demande à sa psyché de lui confirmer la magnificence de sa beauté inégalable ?... Peut-être pas.

Et pourtant...

- Miroir, questionna ce jour-là le grand homme, suis-je bien le plus génial savant de tous les temps, et ma réflexion est-elle toujours plus rapide que le vent ?...

Hélas, le merveilleux qui transcende les contes pour enfants a ceci de très énervant pour les adultes qui veulent encore y croire : ses possibilités de reproductibilité dans la réalité n’ont, à ce jour, jamais pu être confirmées.

Le miroir ne répondit pas.

Le Professeur Parapschitt refit sa demande... une fois, deux fois, trois fois... vingt fois !

- Miroir, je te supplie de me répondre ! Mes capacités à réfléchir sont-elles toujours aussi fantastiquement fabuleuses ?!...

Mais le miroir restait obstinément muet.

Les demandes répétées et les silences systématiques qui s’en suivaient flottaient lourdement dans la pièce. Pesants et inquiétants, comme les pets de Dame aux clés dans la version « trash » de la vie de Dyonisos.

Notre grand savant aurait du alors (comme l’aurait fait n’importe qui) se détourner du miroir en haussant les épaules avec un sourire désabusé, puis aller prélever dans le réfrigérateur américain de sa cuisine un chocolat glacé « Extase », dont l’emballage atteste que « l’onctueux velours du miel vanillé enrobe avec délicatesse une fine barre chocolatée enrichie de brisures de noisettes et d’énivrantes pépites de chocolat fin ».

A sa place j’aurais agi ainsi. Il ne le fit pas.

Il resta là, assis et renfrogné, bien décidé à trouver une explication à ce qui n’aurait, par ailleurs, posé aucun problème à n’importe quel quidam.

Sans grande conviction, il s’accorda une première hypothèse : si le miroir ne répondait pas à son questionnement, c’est que les miroirs devaient être des objets sourds. Mais cette explication obligeait à remettre en cause l’authenticité de « Blanche neige et les sept nains », fait rapporté par les historiens Grimm. Impensable ! Le Professeur Parapschitt n’était pas homme à se laisser aller à un scepticisme révisionniste de bas étage vis à vis d’une « réalité parallèle » seulement accessible à quelques médiums, mais à laquelle il croyait dur comme fer.

Il balaya d’un revers de pensée cette hypothèse saugrenue de miroir malentendant et soupira.

Un œil averti en valant deux, un borgne aurait suffi pour constater qu’à cet instant la matière grise du grand homme s’assombrissait clairement.

Il se regardait fixement dans le miroir qui lui renvoyait l’image d’un génie, mais qui en tout état de cause, se refusait obstinément à confirmer la chose verbalement.

Epilogue et monologue...

Lentement, comme si cela lui demandait un effort surhumain, le Professeur Parapschitt, après 28 heures harassantes à rester assis devant son miroir, prit peu à peu la position du « Penseur » de Rodin.

En tant qu’observateur neutre et astreint à la servitude de vous informer, j’assistais à la scène sans bouger ni mot dire. Mais, de vous à moi, je m’emmerdais ferme.

Un cri soudain et inattendu fit tressauter le clavier de mon ordinateur !

- WOUAOUHHHH ! Mais bon sang que je suis bête ! hurla le professeur en se frappant le front.

De toute évidence il était très bête. Mais ce fut pour moi un véritable soulagement de l’entendre ainsi retrouver toute sa clairvoyance.

Sous l’emprise d’une exaltation qui donnait à son visage des traits presque enfantins, il se mit à monologuer à voix haute.

- Quoi de plus normal que mes questions restent ainsi suspendues là, entre le miroir et moi !?... En effet : si réfléchir est la qualité intellectuelle première du savant-chercheur que je suis, comment ai-je pu oublier que « réfléchir » est aussi la raison d’être d’un miroir ! Depuis hier je suis en fait en train de provoquer un système "compact sans bords" de réflexions subliminales interférencées par effet ping-pong ! Le miroir « réfléchit » mon image à sa manière, mais ce faisant, même s’il ne dit mot, consent !

Dès lors, le ver de l’espoir était dans le fruit de sa passion.

Le professeur, en pleine ébullition, commença à élaborer ce qui allait devenir sous peu (il n’en doutait plus) la théorie la plus révolutionnaire depuis la relativité restreinte d’Eisntein.

Il lui fallut d’abord admettre que la question posée au miroir depuis la veille induisait un principe d’antériorité. En effet si le miroir réfléchissait une image flatteuse (bien qu’exacte) de lui, cette réflexion ne pouvait lui avoir été donnée par son intelligence, car c’était là une faculté exclusive des animaux supérieurs. Restait alors l’hypothèse d’une incrustation prégnante due à une sédimentation de l’image incessante. Contraint plusieurs fois par jour à « réfléchir » l’image du savant, le miroir avait matériellement intégré que le Professeur était un génie !

Parapschitt écrivit fébrilement sur un bout de papier cette découverte sensationnelle : la « pensée matérielle » endogène du miroir était la résultante d’une réflexion échodynamique générée par une superposition accumulative de strates atomiques d’essence quantique.

La dernière étape se résumait dès lors à définir, dans l’ « écho-système à réciprocité croisée » ainsi défini, quel était le processus d’élaboration qualitative et quantitative de cette « accumulation non-réflexive d’une réalité pourtant réfléchie ». Cela ne présenterait pour lui aucune difficulté majeure.

Il pensa en souriant à la psychokinèse matério-animale, si remarquablement mis en évidence par le docteur Péoc’h dans son expérimentation fulgurante sur les liens psychiques entre des poussins et un ersatz maternel artificiel et mécanique appelé tychoscope (sic !). Combien fut-il moqué avant que sa théorie soit officialisée par de nombreux sites parapsychologiques !

Le Professeur Parapschitt se leva (il était resté assis presque 30 heures d’affilé !) et respira profondément en écartant les bras. Il se réjouissait d’avoir une nouvelle fois l’occasion de faire un accroc assassin et définitif au dogme soi-disant inaltérable du paradigme scientifique officiel.

Il pensa aux médias qui, dès le lendemain, allaient l’accaparer. Il pensa à toutes les invitations auxquelles il lui faudrait désormais répondre, aux articles élogieux dans les revues référentielles, aux tournées harassantes de conférences dans le monde entier.

Il poussa un bref soupir qui aurait pu passer pour de la résignation... mais le savant était aux anges ! Il en profita d’ailleurs pour leur envoyer un petit salut amical. Car il croyait fermement à leur existence.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Aujourd’hui un petit groupe de jeunes chercheurs à la barbe naissante, regroupés dans un L.E.E.R. (Laboratoire d’Etudes Expérimentales Extrêmes), expérimentent avec enthousiasme les théories révolutionnaires du professeur Parapschitt, et en discutent ensuite entre eux, avec une passion attendrissante, dans les deux forums de leur site Internet (un pour le tout-venant des internautes non-initiés, et un pour les abonnés initiés, où toute critique de la théorie extrême est implicitement bannie...).

Ces chercheurs passent la plus grande partie de leur temps libre au L.E.E.R. Confortablement assis, ils posent inlassablement, en suivant une cadence rigoureuse, des questions lentes et répétitives à des miroirs-cobayes. Quelques appareils de mesure électromagnétiques, sophistiqués mais hélas bricolés car la science officielle toujours aussi jalouse de ses prérogatives refuse de les aider financièrement, relient les miroirs à leurs jeunes cerveaux de chercheurs.

Ils affirment qu’en quelques mois à peine, des résultats presque significatifs ont déjà été collectés, enregistrés et communiqués au plus haut niveau. Preuve du sérieux et de l’objectivité de leurs investigations, ils avouent spontanément que même chez les plus doués des miroirs, il semble que le « don » de transcommunication strato-réflexive des miroirs s’étiole dans la durée. A ce sujet, ils donnent cependant quelques hypothèses explicatives : soit un effet Doppler relatif à la progression exponentielle et cumulative de l’enrichissement inclusif des résultats obtenus, soit plus simplement un « effet d’expérimentateur ». Certains émettent même la possibilité (non négligeable) de brouillage des phénomènes pré-cognitifs induits, par l’utilisation intempestive de téléphones portables dans un rayon inférieurs à 1 km autour du laboratoire...

Bref, on travaille on travaille, et on avance à grands pas !

Et demain ?

En réponse à cette question, le Professeur Parapschitt propose sur son site « Science interdite » quelques ressentiments pré-cognitifs :

- La miroirologie nous entraîne inexorablement dans la cinquième, voire la sixième dimension. Il faut accepter le fait que demain les théories quantiques elles-mêmes seront largement dépassées. Peut-être faudra-t-il alors remonter jusqu’au magnétisme animal mesmérien, si parfaitement décrit dans le dernier ouvrage visionnaire de Bertrand Méheust, pour expliquer des phénomènes que la science actuelle non seulement se refuse à reconnaître, mais pire : s’oblige à ignorer !

Pour ce qui est des soupçons de biais dans les protocoles expérimentaux, le professeur nous apprend qu’il travaille actuellement à l’élaboration de « robots-questionneurs-aléatoires » (miroiroscopes) qui ne laisseront plus aucune place aux critiques négatives des zététiciens - et autres sceptiques rationalistes - immanquablement bornés et obtus. Il déclare en conclusion :

- Comme à leur habitude la science officielle, toujours aussi vieillote et coincée, portée par ses mandarins thuriféraires prétentieux, ignore avec un mépris méprisable nos travaux. Mais nous, Galiléens de l’époque postmoderne, nous continuerons contre vents et marées à briser les chaînes de l’oppression scientiste et dogmatique. D’autres pays que le notre ont compris l’importance de la miroirologie et de ses multiples applications. Nous en donnons pour preuve, si besoin est, cette information, longtemps classée « top-secret », mais que nous dévoilons aujourd’hui avec l’aval de la CIA : les américains envisagent très sérieusement l’installation d’un « Laboratoire d’Etudes Expérimentales Extrêmes » dans l’une des salles du Château de « La Belle au bois dormant » à Dysneyland ! Aux sceptiques qui douteraient de l’importance et du sérieux de cette annonce, je me contenterai de leur apprendre que ce sont Mickey et Dingo eux-mêmes (excusez du peu !) qui assureront le suivi scientifique de ce Laboratoire. Messieurs les censeurs, tremblez !


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