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Les marchands de peur ont peur de la vérité

Publié en ligne le 23 juillet 2014 -
par Philippe Boulanger - SPS n° 308, avril 2014

Révisons la litanie.

Nous avons peur des Chinois dont la concurrence de la main d’œuvre est redoutable, des Allemands qui sont plus organisés et prétendument meilleurs techniciens, des Anglais supérieurs en finance, des riches Américains qui investissent plus, etc.

L’étranger est objet de notre inquiétude.

Parallèlement, nous craignons l’exploration par fracturation des schistes, les dangers éventuels des OGM, les nanoparticules, le nucléaire, le tabac, les produits alimentaires, les aliments gras ou sucrés, les changements du climat, etc.

Certaines de ces anxiétés ne sont pas déraisonnables, d’autres sont exagérées. Comment pouvons-nous les départager ? Par notre expérience historique ? La grande peur de l’an mille était absurde, la peur de la peste justifiée. Hélas, nous refusons la culture historique par crainte d’élitisme. Écoutez les discours politiques : sur l’économie, aucune allusion à des théories anciennes, sur l’enseignement, tabula rasa, guère de références aux Rousseau, Pestalozzi, et autres Freinet, sur la morale, foin des moralistes et autres théologiens de toutes religions qui ont réfléchi à la question.

Les discours politiques sont insipides et acculturés : les gouvernants auraient-ils peur de s’inspirer des penseurs du passé ? N’auraient-ils aucune pertinence ici et maintenant ? Toute vérité ne serait-elle pas bonne à dire ? Une vérité peut-elle exister si elle n’est jamais transmise à personne ?

La recherche de la vérité n’est pas la quête politique et « le politique » a peur de l’interprétation de la vérité. Esquissez un raisonnement scientifique sur une nouvelle théorie et vous serez mis au pilori comme un doux rêveur, avancez les percées industrielles et vous serez jugé comme un suppôt du grand capital. Toute autocensure impose de dire autre chose que ce qui semble vrai ou soumet la vérité à autre chose qu’à sa pertinence. Par essence, l’idéologie, fondement de la politique, est destructrice de vérité.

Dans ces conditions, la vérité est-elle transmissible ? L’approche de la vérité passe par l’amélioration de ce qui est connu et par la démonstration d’une insuffisance révélée par l’expérience ou la théorie. Elle n’est pas abordable en l’absence de ce contexte. Les moyens d’information comme la télévision (ou le discours politique) qui imposent une information immédiatement digeste ne peuvent exposer les nouvelles vérités. Pierre Bourdieu insistait sur son impossibilité de répondre à des questions délicates dans le temps qui lui était imparti pour la réponse. « La vérité, dit-on, consiste dans l’accord de la connaissance avec l’objet » écrivait Kant. La connaissance étaye évidemment le jugement et sans connaissances communes, pas de vérité.

Tout se passe, en politique, comme si la vérité n’existait pas et pourtant nous discernons l’erreur de précaution : la peur amène l’inaction qui, on le sait, n’élimine pas le danger.

Publié dans le n° 308 de la revue


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