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A l’ombre des lumières Débat entre un philosophe et un scientifique

Publié en ligne le 16 juillet 2004
Note de lecture d’Agnès Lenoire - SPS n° 260, décembre 2003

Il y eut d’abord, en 1997, le fameux Impostures intellectuelles 1, où des auteurs en sciences humaines et philosophie étaient fustigés pour leurs extrapolations et leur langage hermétique. Jean Bricmont et Alan Sokal y avaient, entre autres, épinglé Régis Debray pour son utilisation abusive du théorème d’incomplétude de Gödel.

Après les accusations sans possibilité de réponse immédiate des Impostures, voici venu le temps apaisant du dialogue, où Régis Debray entame un échange avec Jean Bricmont sur la logique, la rationalité, le positivisme, la prédictivité des activités humaines, le religieux et le politique.

Certes l’initiative est belle. Saluons les deux protagonistes d’avoir mené ce projet à bien, sous la présidence bienveillante des Lumières, gage de courtoisie et de respect.

Toutefois, on ne peut s’empêcher de constater que le débat peine à s’installer. Les trente premières pages ne sont consacrées qu’à une hypothétique rédemption de Régis Debray, qui se fait une fois de plus souffleter pour sa généralisation hâtive du théorème de Gödel : éternelle épine jamais extraite, et qui fait revêtir à Jean Bricmont un habit de procureur, endossé pour une grande part de la conversation.

Globalement, l’opposition entre Debray et Bricmont participe de l’intemporel conflit entre théorie et empirisme. Debray se présente en effet comme un philosophe du concret, immergé dans l’action, parcourant monde, pratiquant l’observation des peuples et leurs modes de vie. Il accorde un rôle prépondérant à l’émergence des techniques sur la façon de penser des populations, y voyant même un outil fondamental de lutte contre le relativisme tant honni de Bricmont : « Relativisme contre lequel, mais vous ne m’entendez pas, l’étude par exemple des moyens de transport - bicyclette,avion,voiture - a valeur d’antidote aussi sûrement qu’une saine épistémologie. »

Ce à quoi Bricmont rétorque que « des études concrètes ne peuvent pas justifier pour autant des assertions de type général ».

A ce moment des échanges, page 90, on désespère vraiment de voir jeter le moindre pont entre nos deux adversaires.

C’est en seconde partie, dans le chapitre sur le religieux, que s’installe enfin un authentique débat, qui nous fait quitter la manichéenne opposition accusé-accusateur.

Du tribunal on passe alors au cénacle de l’esprit, à la polémique riche et alerte, où chacun rebondit sur l’idée de l’autre, la contredisant, l’enrichissant ou lançant une nouvelle piste.

L’incompréhension est pourtant totale entre les deux hommes. Pour Bricmont, si la religion s’est départie d’elle-même de son pouvoir sur les sciences et qu’elle accepte de ne s’occuper que de spiritualité, c’est afin de mieux conquérir les laïcs, qui n’auront plus qu’à constater que la morale religieuse, ainsi déshabillée de prétentions scientifiques, ressemble alors fort à leur propre éthique, et est donc digne d’intérêt.

Bricmont nous prévient qu’il s’agit là d’une stratégie pour ne plus aborder leur domaine selon l’axe vrai-faux, ce qui leur ferait perdre toute crédibilité en les jetant du côté du faux. La religion garde ainsi toute son emprise sur le sens et la conduite morale, tout en refusant le moindre risque de voir tomber ses assertions les plus chères sous les coups des scientifiques. Pour Bricmont, c’est une dérobade.

Debray de son côté, prêche l’étude du fonctionnement des religions, qu’il sépare soigneusement des croyances véhiculées. Il va jusqu’à en conseiller l’enseignement à l’école... » [...] mais si notre Dieu personnel est une entité tardive et transitoire, je n’en dirais pas autant de la fonction Dieu elle-même. Elle est à traiter avec la même considération que la fonction digestive ou sexuelle. »

La conclusion de ce dialogue de 182 pages sera plutôt amère. Debray prend congé avec tristesse : « Chacun regagnera sa galaxie ».

Le lecteur aurait sans doute aimé que quelques pistes communes aient émergé de ce chassé-croisé entre deux disciplines passionnantes. Mais le premier pas, celui d’écouter l’autre, a été franchi. On souhaite que tous les intellectuels se portent candidats à cet exercice difficile.

1 Alan Sokal, Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, LGF, 7,60 €.


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Publié dans le n° 260 de la revue


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