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Darwin contre Darwin - Comment lire L’Origine des espèces

Publié en ligne le 5 janvier 2010
Note de lecture de Gabriel Gohau

Au moment où le quotidien du soir, comme on dit (Le Monde du 1er octobre 2009) offre au public le fameux ouvrage de Charles Darwin (1809-1882), sur L’Origine des espèces dont la première édition parut voici tout juste 150 ans (24 novembre 1859), il est possible de se demander si sa lecture est si facile qu’il y paraît. D’autant que les diverses modifications introduites par l’auteur dans les rééditions successives soulignent sa propre insatisfaction. Ce n’est pas Thierry Hoquet qui dira le contraire. Maître de conférences de philosophie à l’université Paris X-Nanterre, il a choisi précisément de mettre l’accent, sans concessions, sur toutes les ambiguïtés de l’ouvrage. C’est pourquoi, si son livre est passionnant il ne faut pas s’attendre à une lecture aisée. Je dirais même que sa qualité tient à ce qu’il est impossible à résumer. Préparé lors d’un séjour à Berlin, au Max Planck Institut, il a fait l’objet d’une soutenance en vue d’une habilitation à diriger des recherches (HDR). C’est donc un travail savant, quoique réécrit pour le grand public. Il faut le lire si l’on désire dépasser le contenu des ouvrages plus accessibles présentés récemment à nos lecteurs, tant les lettres de Darwin sur l’Origine que l’Autobiographie du célèbre naturaliste (voir les analyses, respectivement, dans SPS 286 et ci-dessus).

Le titre déjà ne laisse pas de poser problème. Il est demeuré inchangé au fil des rééditions anglaises, mais les traductions en diverses langues ont beaucoup varié. On the Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life devient en français dans la première traduction (1862) de Clémence Royer De l’origine des espèces, ou des Lois de progrès chez les êtres organisés, et dans la seconde (1866) moins éloignée du titre original, De l’origine des espèces par sélection naturelle, ou des Lois de transformation des êtres organisés. La fameuse sélection (qui nous semble si importante dans le darwinisme et que la traductrice rendait dans son premier travail par… élection) est introduite et le progrès, si peu conforme aux idées de Darwin, devient transformation. Plus tard (1873) Moulinié, suivi de Barbier(1880) se rapprochera de l’anglais en titrant L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence dans la nature. Mais l’espèce n’est pas la race, autre difficulté. Quant aux allemands, de 1860 à 1871, ils proposent pratiquement un terme différent pour chacun des mots anglais. Notamment Origin se traduit successivement par Entstehung (survenue) qui s’intéresse au mécanisme et Ursprung (source) qui désignera les ancêtres.

Autre problème, la théorie est celle de la descent with modification (chapitre 6). Le français descendance traduit-il le terme anglais ? On sait que l’autre célèbre livre de Darwin Descent of Man est traduit par Filiation de l’homme par Patrick Tort. Car le descent anglais vaut autant pour l’ascendance que pour la descendance. De même evolved, dernier mot de l’ouvrage, le seul faisant allusion à l’évolution dans la première édition de l’Origine, il peut aussi bien dire développé qu’évolué. Ce qui donne deux versions concurrentes du sens de la transformation.

Il faudrait étudier page à page l’ouvrage de Thierry Hoquet pour prendre conscience de toutes les ambiguïtés du célébrissime best seller. Laissons le lecteur qui entreprendra la lecture du beau travail de Thierry Hoquet les découvrir par lui-même. Il y sera aidé par de courts encadrés terminant chacun des chapitres pour montrer les idées nouvelles acquises.

Un dernier exemple, last but not least, le diagramme de Darwin. Est insérée, dans le chapitre 4, sur la sélection naturelle, une figure montrant la divergence des caractères, le temps étant en ordonnée et les modifications en abscisse. Le lecteur moderne est tenté d’y voir un arbre généalogique comme ceux que réaliseront les successeurs de Darwin (Ernst Haeckel le premier). Mais le schéma est purement abstrait, ce qu’ont remarqué les contemporains qui l’ont comparé, à son désavantage, aux arbres des linguistes. C’est, nous dit T. Hoquet, que Darwin montre un mécanisme (Entstehung) et les linguistes des filiations réelles (Ursprung). Finalement, ce schéma qu’on aurait tendance à placer en tête des arbres modernes traduit moins bien la filiation des groupes que les figures que donnait Lamarck 50 ans plus tôt, et dont, j’étais pour mon compte persuadé qu’ils traduisaient tellement moins bien la ramification de la vie.

Pour résumer en deux phrases l’analyse de Thierry Hoquet disons que l’équivoque essentielle de l’Origine résulte d’un handicap de l’auteur : Darwin ne peut faire jouer sa sélection que sur des variations entre individus. Or en l’absence du mécanisme de l’hérédité, que Mendel découvre à l’époque mais que personne ne sait exploiter, ces variations restent le mystère des mystères. En sorte qu’une tension parcourt tout le livre entre la sélection — qui deviendra sous l’impulsion d’Herbert Spencer, dans la cinquième édition, la survie du plus apte — et la variation avec ses causes, ainsi que les mécanismes de sa transmission de génération en génération. C’est la clef principale de lecture de l’ouvrage.


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