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Des moustiques génétiquement modifiés pour lutter contre la dengue

Publié en ligne le 19 septembre 2008 -
par Guillaume Calu

La Malaisie pourrait bien avoir recours au génie génétique afin de combattre la dengue. Cette information, relatée par la revue Nature (1), provoque de nombreuses inquiétudes auprès de groupes environnementalistes locaux.

Bien loin des considérations autour du maïs transgénique, le débat sur les organismes génétiquement modifiés prend un tout autre aspect en Malaisie. Dans ce pays d’Asie du Sud-Est, la dengue est une maladie chronique accablant les populations locales (2). Afin de lutter contre ce fléau, l’Institute for Medical Research de Kuala Lumpur a annoncé récemment être prêt à disperser des millions de moustiques mâles de d’Aedes aegypti, espèce propageant le virus de la dengue, modifiés par génie génétique afin d’engendrer une descendance non viable (mort au stade larvaire). Les chercheurs malaisiens assurent qu’en concurrençant leurs homologues fertiles, ces mâles GM devraient provoquer un effondrement des populations de moustiques.

La technique de « l’insecte stérile » n’est pas nouvelle, et a déjà été utilisée avec succès, notamment en Californie et en Patagonie (3) contre la mouche à fruit (Ceratitis capitata). Les mâles stériles avaient alors été obtenus par mutagénèse (exposition aux radiations). Mais cette technique ne donnant pas de très bons résultats chez les moustiques, les chercheurs anglais et malaisiens ont plutôt opté pour la transgénèse. Travaillant avec la société anglaise Oxiter, basée à Oxford, les scientifiques malaisiens sont parvenus à insérer une séquence transposon dans leur génome, baptisée LA 513.

Une application de la technique de la transgenèse

La séquence tTAV code un activateur transcriptionnel, une protéine dont le rôle est d’augmenter l’expression de certains gènes. Ce système d’activation de transcription identifie sur les gènes une séquence spécifique, dite promotrice, et baptisé tetO. Lorsque la protéine tTAV reconnaît la séquence tetO, elle s’y fixe et active une plus forte expression du gène. Mais ce système est enrayé par la présence de tétracycline : cette drogue se fixe en effet sur la protéine tTAV et le complexe ainsi formé ne reconnaît plus le promoteur tetO (4).
Une trop forte production de la protéine tTAV est létale pour la cellule. Aussi les chercheurs ont-ils eu l’idée de positionner, par génie génétique, le fameux promoteur tetO juste avant le gène tTAV. Résultat de la construction : une fois activée au stade larvaire, cette construction génère une quantité considérable de protéines tTAV, ces dernières augmentant elles-mêmes l’expression de leur gène. Un piège génétique pour les larves de moustiques, qui en activant l’expression de tTAV, signent leur propre arrêt de mort… Sauf si ces larves transgéniques sont nourries à la tétracycline : car cette drogue, en déjouant le piège transgénique, leur assure un développement viable.
Les moustiques GM ainsi obtenus vont donc transmettre à leur descendance une tare transgénique létale liée à l’absence de tétracycline dans leur alimentation naturelle. Les larves obtenues par croisement entre mâles transgéniques et femelles sauvages mourront avant de pouvoir achever leur développement. Mieux encore, avec cette méthode, le risque de dissémination du transgène reste très limitée. En effet, les moustiques GM ne pouvant pas donner de descendance viable, la dissémination du transgène dans la nature par hybridation devient négligeable.

Perspectives et controverses

Ces moustiques transgéniques seront-ils compétitifs face à leurs homologues sauvages ? Des modèles théoriques confirment l’hypothèse d’une compétition favorable à ces moustiques mâles GM (5). Mais un premier essai en environnement contrôlé restait nécessaire avant toute dissémination dans la nature. Entre septembre et décembre 2007, les chercheurs de l’IMR Malaisien ont donc testé avec succès la nouvelle souche transgénique dans un environnement reproduit en laboratoire. Ces résultats, très encourageants, devraient désormais être suivis d’essais sur le terrain, dans des zones où la population est particulièrement frappée par la dengue.

Mais cet enthousiasme est loin d’être partagé par les groupes environnementalistes locaux. En avril dernier, plusieurs d’entre eux alertaient les médias en affirmant que des moustiques transgéniques étaient sur le point d’être dispersés à Pulau Ketam, village insulaire situé à une douzaine de kilomètres de la capitale. Démenti immédiat des autorités, et silence radio des chercheurs concernés. Pour Gurmit Singh, écologiste du CETD (Centre for Environment, Technology and Development) à Petaling Jaya, cette affaire souligne l’absence de communication du gouvernement sur les éventuels risques environnementaux lié à cette stratégie de lutte. « Comment ces moustiques sont-ils produits et quel est le risque que la mutation se répande ? » s’interroge-t-il. Le généticien Austin Burst, de l’Imperial College London, se montre plutôt rassurant. Travaillant sur un moyen de lutte contre la transmission de la malaria chez l’homme par modification génétique des moustiques, il note que la stratégie utilisée par l’équipe anglo-malaisienne vise à détruire les populations, et non à intégrer un nouveau caractère d’intérêt chez les moustiques sauvages. Ce qui limite en conséquence les risques de dissémination du transgène dans la nature.

Le débat s’est récemment poursuivi dans une lettre adressée à la revue Nature (6) par deux chercheurs écologues et géographes. Elena Angulo et Ben Gilna s’inquiètent que les lâchers en zones limitrophes n’atteignent également les nations voisines. Dans ce cas, les pays limitrophes seraient forcés d’adopter cette stratégie biotechnologique dans leurs plans de lutte contre la dengue, sans avoir pu légiférer ni en débattre. Leur argumentaire rejoint ainsi les critiques de Bart G.J. Knols du FAO sur les moustiques GM développés dans la lutte contre la malaria (7). En effet, cet entomologiste appelle à une concertation publique et internationale dans ce débat avant d’accorder tout « feu vert » pour leur dissémination.

Est-ce donc trop tôt pour utiliser ces moustiques GM ? Membre de l’Académie des Sciences malaisienne, le Pr. C.P. Ramachandran se montre pour sa part très optimiste. Jugeant ainsi ces travaux comme « excellents », il rappelle que les éventuelles craintes liées aux organismes génétiquement modifiés doivent être contre-balancées par les effets bénéfiques en terme de santé des populations. Selon la WHO (World Health Organization), 2,5 à 3 milliards de personnes sont exposées au risque d’infection par la dengue, et 24.000 victimes en décèdent chaque année (8)…

Publié également sur le site Spectrosciences,
dans une version un peu différente.

Références :
[1] Cyranoski, D. (2008) Sterile mosquitoes near take-off. Nature 453, 435. (en ligne).

[2] INVS – Institut de veille sanitaire : Portail Internet consacré à la Dengue. (en ligne).

[3] FAO – La mouche méditerranéenne erradiquée en Patagonie. (2006). (en ligne).

[4] Gong, P. ; Epton, M. ; Fu, G. ; Scaife, S. ; Hiscox, A. ; Condon, K. ; Condon, G. ; Morrison, N. ; Kelly, D. ; Dafa’alla, T. ; Coleman, P.G. ; Alphey, L.. (2005). A dominant lethal genetic system for autocidal control of the Mediterranean fruitfly. Nature Biotechnology, 23:453-456. (en ligne).

[5] Phuc, H. ; Andreasen, M.H. ; Burton, R.S. ; Vass, C. ; Epton, M.J. ; Pape, G. ; Fu, G. ; Condon, K.C. ; Scaife, S. ; Donnelly, C.A. ; Coleman, P.G. ; White-Cooper, H. ; Alphey, L. (2007) Late-acting dominant lethal genetic systems and mosquito control. BMC Biology 5, 11. (en ligne).

[6] Angulo, E. ; Gilna, B. (2008) International law should govern release of GM mosquitoes. Nature 454, 158. (en ligne).

[7] Knols, B.G.J. ; Hood-Nowotny, R. C. ; BOSSIN, H. ; Franz, G. ; Robinson, A. ; Mukabana, W. R. ; Kemboi, S. K. ; (2005). GM sterile mosquitoes—a cautionary note. Nature Biotechnology 24, 9 : 1067-1068. (en ligne
http://www.aseanbiotechnology.info/Abstract/21021561.pdf)

[8] WHO – Dengue Hemorragic Fever. (2007) (en ligne).


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