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Force et difficultés de l’argumentation rationnelle

Publié en ligne le 10 février 2014 -
par Jean Bricmont - SPS n°304, avril 2013

Ce texte est une mise à jour d’un éditorial publié dans notre revue en septembre 2001.

Tous les rationalistes ont sans doute tous entendu maintes fois l’objection : il ne sert à rien de combattre l’irrationnel au moyen d’arguments rationnels. Ce raisonnement mène souvent soit à une conclusion pessimiste, il n’y a rien à faire, l’irrationnel est humain et incompressible, soit à une conclusion modérément optimiste : l’irrationnel peut être combattu, mais pas principalement par des arguments rationnels. Il faut, d’une certaine façon, le soigner, au moyen d’une transformation sociale, ou au moyen d’une thérapie individuelle.

Les arguments rationnels ne suffiraient-ils pas ?

Cette dernière idée a une certaine plausibilité, vu que l’on rencontre souvent des gens avec lesquels il semble impossible de discuter : les fanatiques religieux, par exemple. Par ailleurs, divers philosophes, sociologues et psychologues soulignent, avec raison, que l’irrationnel n’est pas assimilable purement et simplement à une théorie scientifique erronée, parce qu’il joue un rôle psychosocial différent de celui qui est en jeu dans la recherche de la connaissance. Des rationalistes, comme Bertrand Russell, ont également insisté sur l’importance des facteurs psychologiques dans la croyance et dans la façon de la combattre 1.

Mais dire cela ne veut pas dire que la critique rationaliste ne sert à rien. Nos ancêtres adhéraient à un grand nombre de croyances irrationnelles auxquelles plus personne ne croit aujourd’hui. Comment le passage s’est-il opéré, si ce n’est, en partie au moins, parce qu’entre temps des gens ont montré, au moyen d’arguments rationnels, qu’elles étaient fausses ? Il est difficile d’imaginer que si personne n’avait fait la critique de la religion qui a été faite à l’époque des Lumières, ceux qui nous disent aujourd’hui que nous ne servons à rien auraient néanmoins acquis les idées rationnelles qu’ils possèdent aujourd’hui. En particulier, des auteurs comme Marx, Nietzsche et Freud (et leurs disciples) qui ont tant insisté sur les causes psychosociologiques des croyances, étaient eux-mêmes incroyants, et non pas parce qu’ils pensaient que la croyance est une sorte de maladie psychologique ou sociale mais parce qu’ils vivaient dans des milieux intellectuels qui avaient été transformés par la critique rationaliste des religions faite au cours des 17e et 18e siècles.

Leçon d’anatomie du docteur Tulp (Rembrandt, 1632)

Par ailleurs, les connaissances en physique ou en biologie sur lesquelles nous nous fondons pour réfuter les pseudosciences sont bien plus sûres que n’importe quelle analyse psychosociologique de la croyance. En d’autres termes, nous pouvons affirmer que l’homéopathie et l’astrologie sont des illusions avec beaucoup plus de certitude que nous ne pouvons soutenir une quelconque théorie expliquant pourquoi les gens continuent à y croire. Il serait pour le moins paradoxal pour des rationalistes d’accepter de renoncer à affirmer ce dont nous sommes relativement sûrs pour appuyer notre action sur des théories plus spéculatives.

Critiquer serait manquer de respect ?

La réduction de la croyance à un phénomène psychosocial a mené à une nouvelle objection à laquelle les rationalistes doivent faire face : la critique de l’irrationnel serait la preuve d’un manque de respect envers ceux qui partagent une croyance donnée. Il faudrait tolérer les croyances un peu comme on tolère certains modes de vie différents du nôtre.

Mais cette défense de l’irrationnel est très différente de celle faite par les croyants : ceux-ci donnent des arguments pour justifier ce en quoi ils croient (pour la croyance en Dieu, on invoque en général la nécessité d’une cause première ou d’une explication à l’harmonie supposée de la nature) ; ces arguments ne sont pas valides, mais ce sont des arguments auxquels ils croient sincèrement. L’idéologie de la tolérance, par contre, est souvent promue par des gens qui ne croient en rien, mais « croient en la croyance » comme dit Dawkins, c’est-à-dire qui pensent que la croyance, surtout religieuse, est bonne, mais pour les autres, pour les « masses incultes », les « peuples arriérés » etc.

Cette notion de tolérance mélange deux idées très distinctes : la liberté de pensée et d’expression et la liberté de critiquer. On assimile la critique à la censure, alors qu’en fait, aujourd’hui, c’est l’idéologie de la tolérance qui justifie et renforce considérablement la censure à l’égard de toutes les idées qui peuvent être taxées de sexistes, racistes, antisémites ou homophobes.

Cette idée de respect est en pratique totalement inapplicable et n’est certainement pas appliquée par ceux qui pensent que les scientifiques sont vendus aux multinationales ou que les mécréants et les adhérents des religions autres que la leur vont brûler en enfer pour l’éternité.

Cette notion mélange également le respect envers les personnes et le respect envers les idées. Mais qui manque réellement de respect ? Si on explique à quelqu’un qu’il se trompe, en lui donnant des arguments, ou qu’on lui demande sur quels arguments il se fonde, et qu’on tente de les réfuter, on le considère comme un être rationnel qui se trompe (et tout le monde peut se tromper). Mais si on envisage la croyance comme un besoin ou une pulsion, on considère le croyant comme prisonnier de ses passions. Quelle attitude est la plus respectueuse des deux ? Poser la question en ces termes, c’est y répondre.

1 voir, par exemple, Bertrand Russell, Principes de reconstruction sociale, Presses de l’Université Laval, 2007 (réédition, avec une préface de Normand Baillargeon).

Publié dans le n° 304 de la revue


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