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Haut potentiel intellectuel et autisme

Publié en ligne le 31 juillet 2023 - Cerveau et cognition -
Ce texte est une synthèse du chapitre écrit par Jacques Grégoire dans Psychologie du haut potentiel (De Boeck, 2021). Synthèse réalisée par Magali Lavielle-Guida avec l’autorisation de l’auteur.

Le terme « autisme » a été utilisé pour la première fois au début du XXe siècle par le psychiatre allemand Eugen Bleuler pour décrire certains symptômes de la schizophrénie et notamment pour désigner un individu privé de contact social. En 1926, Grounia Efimovna Soukhavera a été la première psychiatre à faire une description d’un syndrome [1] qui sera ensuite également précisé par Hans Asperger et qui en portera le nom. C’est en 1943 que le psychiatre Leo Kanner a évoqué les symptômes de l’autisme comme étant des troubles relationnels et affectifs.

L’autisme infantile décrit par Kanner a été introduit en 1980 dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM, 3e édition [2]) comme une catégorie diagnostique à part entière, distincte de la schizophrénie infantile et du retard mental. Lors de la révision de 1987 de cette 3e édition [3], le terme « trouble autistique » a été utilisé pour désigner cette pathologie, car, bien que pouvant être diagnostiquée précocement, ses symptômes se manifestent tout au long de la vie.

Dans la foulée de plusieurs travaux scientifiques qui ont suivi [4, 5], le syndrome d’Asperger a été introduit dans la 4e édition du DSM en 1994 comme une entité nouvelle, distincte du trouble autistique. Syndrome d’Asperger et trouble autistique partagent deux critères diagnostiques : « altération qualitative des interactions sociales » et « caractère restreint, répétitif et stéréotypé des comportements, des intérêts et des activités ». La seule différence est l’absence d’« altération qualitative de la communication », puisque le développement du langage est censé être satisfaisant dans le cas du syndrome d’Asperger.

La 5e édition du DSM publiée en 2013 [6] a abouti à la mise en retrait du syndrome d’Asperger, et le remplacement de la dénomination « trouble autistique » par celle de « trouble du spectre de l’autisme ». L’entité ainsi revue exprime l’idée d’une gradation dans l’expression des symptômes typiques de l’autisme : les troubles peuvent être évalués sur une échelle de sévérité sur trois degrés en fonction de leur impact sur la vie quotidienne des individus et de leur possibilité de participer à la vie sociale (niveau 1 = « nécessitant de l’aide », niveau 2 = « nécessitant une aide importante » et niveau 3 = « nécessitant une aide très importante »). Cette plus grande finesse diagnostique permet d’identifier une gamme plus étendue de troubles autistiques que par le passé (voir encadré ci-après).

Les autistes de haut niveau

L’impact des troubles primaires sur le développement de l’intelligence conduit à des compétences intellectuelles très variables d’un individu à l’autre. On peut ainsi observer des personnes autistes présentant un QI allant de 55 à plus de 145 [7]. Cette étendue est considérable et inclut des aptitudes très différentes, depuis le retard mental jusqu’au haut potentiel intellectuel.

Alors que le déficit intellectuel des personnes autistes a fait l’objet de nombreuses recherches, l’étude des individus présentant un trouble autistique associé à un haut potentiel (QI supérieur à 130) reste embryonnaire pour diverses raisons. La plus importante est l’inadéquation des termes désignant les autistes présentant un niveau intellectuel élevé. Dans la littérature scientifique, de nombreux auteurs utilisent en effet le terme « autisme de haut niveau » pour désigner des autistes dont l’intelligence se situe dans la zone normale, laquelle débute au seuil de QI de 70. Dès lors, lorsqu’on parle d’autistes de haut niveau, on ne fait pas nécessairement référence au même degré d’intelligence que celui des individus à haut potentiel sans trouble autistique. Le terme « syndrome d’Asperger » n’a fait qu’ajouter de la confusion, certains auteurs l’utilisant spécifiquement pour désigner les autistes de haut niveau intellectuel.

Critères diagnostiques du trouble du spectre de l’autisme selon le DSM-5 (2013)

A. Déficits persistants de la communication et des interactions sociales observés dans des contextes variés. Ceux-ci peuvent se manifester par les éléments suivants, soit au cours de la période actuelle, soit dans les antécédents :

  • Déficits de la réciprocité sociale ou émotionnelle,
  • Déficits des comportements de communication non verbaux utilisés au cours des interactions sociales,
  • Déficits du développement, du maintien et de la compréhension des relations.

B. Caractère restreint ou répétitif des comportements, des intérêts ou des activités, comme en témoignent au moins deux des éléments suivants :

  • Caractère stéréotypé ou répétitif des mouvements, de l’utilisation des objets ou du langage,
  • Intolérance au changement, adhésion inflexible à des routines ou à des modes comportementaux verbaux ou non verbaux ritualisés,
  • Intérêts extrêmement restreints et fixes, anormaux soit dans leur intensité, soit dans leur but,
  • Hyper ou hypo réactivité aux stimulations sensorielles ou intérêt inhabituel pour les aspects sensoriels de l’environnement.

C. Les symptômes doivent être présents dès les étapes précoces du développement.

  • Les symptômes occasionnent un ralentissement cliniquement significatif en termes de fonctionnement actuel social, scolaire/professionnel ou dans d’autres domaines importants.

Ces troubles ne sont pas mieux expliqués par un handicap intellectuel ou un retard de développement.

À ce jour, une seule étude a comparé des sujets autistes et non autistes présentant un QI supérieur ou égal à 130. Elle suggère « un fonctionnement plus médiocre [des sujets autistes] sur les mesures de la vitesse de traitement, des capacités d’adaptation et du fonctionnement psychologique général, tels qu’ils sont perçus par les parents et les enseignants » [8].

Plusieurs études [9, 10] réalisées avec des autistes présentant une intelligence normale ont mis en évidence un profil cognitif semblable à celui des autistes présentant un QI de 130 ou plus.

Affiche du film américain The Big Brain (qui pourrait se traduire par Le Cerveau ou Le Génie), réalisé en 1933 par le Français George Archainbaud.
Réalisateur très productif à Hollywood, Archainbaud se fait surtout connaître par ses westerns.

Même si un QI élevé va de pair avec des symptômes autistiques plus légers, les troubles de l’ajustement interpersonnel et le besoin exacerbé de routines et d’immuabilité peuvent compliquer sérieusement la vie quotidienne et l’adaptation sociale des autistes possédant un haut potentiel [11]. Ce QI doit impérativement être mis en perspective et intégré dans un tableau clinique plus large où la sévérité des symptômes autistiques et les problèmes relationnels, émotionnels et comportementaux sont pris en compte. Sur cette base, une aide appropriée pourra être apportée aux personnes autistes possédant des compétences intellectuelles très supérieures à la moyenne afin de leur permettre de participer à la vie sociale à la hauteur de leurs aptitudes.

Alors que certains autistes possèdent une intelligence globale de très haut niveau, d’autres présentent ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui le « syndrome du savant » [12]. Ce syndrome se caractérise par la présence d’« îlots de génie » [13] au sein d’une intelligence normale ou parfois même déficitaire. Les compétences exceptionnelles apparaissent dans quelques domaines privilégiés : la musique (aptitude à mémoriser des morceaux de musique puis à les jouer), l’art (par exemple, dessiner de mémoire les bâtiments d’une ville), le calcul de calendrier (capacité de déterminer le jour de la semaine correspondant à une date donnée), les mathématiques (calcul mental rapide), etc. Le syndrome du savant apparaît souvent chez des personnes présentant un trouble du spectre de l’autisme, mais pas nécessairement (comme l’illustre le cas de Kim Peek popularisé par le film Rain Man ; voir encadré en fin d’article). La prévalence du syndrome du savant chez les autistes varie considérablement d’une étude à l’autre [14]. Quant à l’explication des aptitudes exceptionnelles observées, elle reste très discutée, même dans le cas apparemment simple des calculateurs de calendrier, et plusieurs hypothèses ont été avancées sans que l’on puisse définitivement trancher entre elles [15].

Quoi qu’il en soit, ces habiletés ne sont pas caractéristiques d’un haut potentiel [16]. Ce dernier représente une capacité globale d’agir avec intelligence, alors que les aptitudes observées dans le syndrome du savant ne sont que des « îlots de génie » au sein d’une intelligence moyenne ou déficitaire. La valeur adaptative de ces aptitudes spécifiques est dès lors beaucoup plus réduite que le haut potentiel qui se caractérise par une intelligence globale très élevée permettant des performances scolaires de haut niveau et, dans des contextes favorables, des réalisations professionnelles de grande qualité.

Rain Man, un film inspiré par Kim Peek


Décédé en 2009 à l’âge de 58 ans, Kim Peek est connu pour avoir inspiré le personnage de Raymond joué par Dustin Hoffman dans le film Rain Man [1]. Il possédait une mémoire extraordinaire, connaissant par cœur plus de 9 000 livres, des centaines de compositions de musique classique et les codes postaux de toutes les villes américaines.

Il mettait moins de dix secondes pour mémoriser la page d’un livre dont il pouvait réciter le contenu avec exactitude plusieurs mois plus tard. Pourtant, Kim Peek présentait des atteintes cérébrales majeures, étant né sans corps calleux et avec de sévères malformations du cervelet. Son QI était de 87, avec des résultats très hétérogènes selon les épreuves. Ses capacités d’abstraction étaient limitées et sa compréhension du langage était souvent littérale, sans accès au second degré. Il avait été diagnostiqué comme souffrant d’un « trouble du développement non spécifié par ailleurs ». Bien que n’étant pas identifié comme autiste, Kim Peek offre une illustration du caractère spectaculaire et étrange du syndrome du savant qui caractérise un certain nombre de sujets présentant un trouble du spectre de l’autisme.

Référence
1 | De Marco M et al., “Two day-date processing methods in an autistic savant calendar calculator”, Journal of Autism and Developmental Disorders, 2016, 46 :1096-102.

Conclusion

La définition actuelle du trouble du spectre de l’autisme inclut des sujets dont l’intelligence s’étend du retard mental au haut potentiel. Faute d’études épidémiologiques solides, nous ne connaissons pas la proportion de personnes autistes qui présentent un haut potentiel intellectuel (QI supérieur à 130). Mais rien dans les données disponibles n’indique que le haut potentiel serait un facteur de risque pour l’autisme. Quoi qu’il en soit, les autistes qui possèdent un tel niveau d’intelligence sont également ceux dont les symptômes autistiques sont les moins sévères. Leur langage est généralement bien développé. Leurs performances intellectuelles sont souvent élevées à la plupart des épreuves des tests. Leurs performances aux épreuves verbales sont particulièrement élevées. Elles sont toutefois un peu plus faibles à l’épreuve de compréhension où les troubles autistiques peuvent perturber les réponses à certaines questions. En contraste avec ce haut potentiel, on observe chez d’autres autistes des « îlots de génie » au sein d’une intelligence normale ou même déficitaire.

Références


1 | Andronikof A, Fontan P, « Grounia Efimovna Soukhareva : la première description du syndrome dit d’Asperger », Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence, 2016, 64 :58-70.
2 | Diagnostic and statistical manual of mental disorders : DSM-III, American Psychiatric Association, 1980.
3 | Diagnostic and statistical manual of mental disorders : DSMIIIR, American Psychiatric Association, 1987.
4 | Wing L, “Asperger’s syndrome : a clinical account”, Psychological Medicine, 1981, 11 :115-29.
5 | Volkmar FR, McPartland JC, “From Kanner to DSM-5 : autism as an evolving diagnostic concept”, Annual Review of Clinical Psychology, 2014, 10 :193-212.
6 | Diagnostic and statistical manual of mental disorders : DSM-5, American Psychiatric Association, 2013.
7 | Ankenman K et al.,“Nonverbal and verbal cognitive discrepancy profiles in autism spectrum disorders : influence of age and gender”, American Journal on Intellectual and Developmental Disabilities, 2014, 119 :84-99.
8 | Doobay AF et al., “Cognitive, adaptive, and psychosocial differences between high ability youth with and without autism spectrum disorders”, Journal of Autism and Developmental Disorders, 2014, 44 :2026-40.
9 | Livingstone LA, Happé F, “Conceptualising compensation in neurodevelopmental disorders : reflections from autism spectrum disorder”, Neuroscience and Biobehavioral Reviews, 2017, 80 :729-42.
10 | Gallagher SA, Gallagher JJ, “Giftedness and Asperger’s syndrome : a new agenda for education”, Understanding our gifted, 2002, 14 :7-12.
11 | Salmone E et al., “Role of age and IQ in emotion understanding in autism spectrum disorder : implications for education interventions”, European Journal of Special Needs Education, 2019, 34 :383-92.
12 | Heaton P, Wallace GL, “Annotation : the savant syndrome”, J Child Psychol Psychiatry, 2004, 45 :899-911.
13 | Treffert DA, “Savant syndrome : realities, myths and misconceptions”, Journal of Autism Developmental Disorders, 2014, 44 :564-71.
14 | Meilleur AA et al., “Prevalence of clinically and empirically defined talents and strengths in autism”, Journal of Autism and Developmental Disorders, 2015, 45 :1354-67.
15 | Treffert DA, Christensen DD, “Inside the mind of a savant”, Scientific American, 2005, 293 :108-13.
16 | Bolte S, Poustka F, “Comparing the intelligence profiles of savant and non-savant individuals with autistic disorder”, Intelligence, 2004, 32 :121-31.

Publié dans le n° 344 de la revue


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L' auteur

Jacques Grégoire

Docteur en psychologie et professeur à l’université catholique de Louvain, spécialiste du diagnostic de (…)

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