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L’existence au risque de l’innovation

Publié en ligne le 29 mars 2015
Note de lecture de Martin Brunschwig

C’est une impression personnelle... mais les critiques, notamment « écolos », du monde moderne m’ont toujours donné envie de trier le bon grain de l’ivraie : on sent bien qu’il y aurait la place et la nécessité d’une lecture à la fois sérieuse et critique de notre monde, notamment technologique. Mais cela apparaît mal dans l’espace public d’aujourd’hui, dominé d’un côté par les « catastrophistes » 1, et de l’autre par ceux qui, comme nous, tentent de faire valoir la raison 2. Autant dire que j’espérais beaucoup de cet ouvrage, notamment parce qu’il est écrit par un historien et philosophe des sciences, directeur de recherche du CNRS, qui a aussi été secrétaire général adjoint de l’Union Rationaliste. Ce livre pourrait donc s’inscrire dans ce créneau, même s’il présente quelques défauts…

Mais commençons plutôt par les aspects positifs. Plus encore qu’une « critique du monde moderne » (même si elle est bien présente, notamment par la dénonciation de cette course, sans frein ni véritable but, vers une innovation qui n’est plus ni choisie ni maîtrisée), c’est même à une relecture de la naissance de la science moderne, et plus spécialement de l’idée de nature qui en a émergé, que se livre l’auteur.

Il développe l’idée, originale je crois, que la coupure qui s’effectue avec Galilée n’est pas seulement une sortie de l’obscurantisme ou une porte nouvelle vers la science moderne, que chacun salue, mais une entreprise « d’ingénieur », une amorce de l’exploitation du monde. Ce qui aurait changé avec Galilée, c’est qu’au contraire de Copernic qui a certes « décentré » la Terre, mais sans la désacraliser (la Terre « était un astre comme les autres »), désormais, c’est l’inverse : les astres « sont des terres comme les autres ». Les scientifiques, comme Galilée donc, puis Coriolis, Helmholtz et quelques autres, auraient réduit la nature à un atelier, seraient les « mètreurs » 3 du monde, ceux qui, par les mesures et les concepts nouveaux (la notion de « travail », par exemple) auraient permis l’exploitation des matières premières et, de fil en aiguille, celle de la planète, des animaux et même, bien sûr, de l’homme par l’homme. Voilà certes une piste tout à fait intéressante, qui nous fait revisiter un peu l’histoire (même s’il faudrait aussi, sans doute, élargir ce propos, et voir si l’homme ne s’est pas mis à exploiter la nature bien avant la science, avec l’élevage et l’agriculture, dès le néolithique !...).

Mais surtout, le problème, c’est quand la volonté de défendre cette thèse se fait partiale. M. Blay nous dit par exemple « [On assiste au] développement de la nature-atelier dans le sens d’une claire orientation technique utilitaire, de l’accroissement de la main d’œuvre et de l’accumulation capitaliste associée à une redéfinition sociale de l’intérêt » (p.136). Tous les exemples choisis par l’auteur (et ils ne manquent pas, d’ailleurs, c’est vrai) vont aller dans ce sens de la science comme moyen économique et « capitaliste ». En revanche, rien en direction des rapports pourtant étroits, eux aussi, entre science et démocratie 4, science et libération de l’homme ou de la femme, science et connaissance, compréhension du monde, science et émancipation. Le « biais de sélection » semble patent.

Par ailleurs, les avantages du monde moderne sont passés sous silence. En fait, tel que se présente le livre, on dirait une comparaison, par exemple, entre le vélo et la voiture, dont on dirait de l’un qu’il est le plaisir du grand air, la liberté d’aller pratiquement et facilement partout où l’on veut, le plaisir de se maintenir en forme et l’autre une grosse boîte inconfortable, qui sent mauvais, qui coûte cher et qui nous emprisonne dans les embouteillages… mais tout cela sans même comparer par exemple les vitesses respectives ou les distances parcourues – ou encore le confort musculaire. Les avantages de l’un contre les défauts de l’autre… Déséquilibre inévitable !

Et je dois ajouter que la lecture est encore gênée par d’autres petits défauts : des mineurs, comme une écriture pas très fluide, ou des pages souvent envahies de notes (parfois davantage que du texte ! Et bien souvent des moitiés de pages…). Et d’autres plus gênants, comme le leitmotiv agaçant de la formule « l’exister », que Michel Blay nous sert ad nauseam, et de façon un peu bizarre : pour M. Blay, ce travail de mesure de l’homme, de la Terre, ces avancées scientifiques majeures se seraient faites au détriment de « l’exister ». Une opinion à laquelle il est bien difficile d’adhérer… Je veux bien admettre que calculer les forces et les énergies ait pu conduire à mécaniser les choses, à mettre le monde et l’être humain en situation d’être exploitable et corvéable. Mais en quoi leur existence est-elle le moins du monde en cause ? Plusieurs dizaines de phrase du style « L’expérience de l’exister, notre expérience, nous échappe, remplacée, ou plutôt dissimulée, par le seul monde de la mesure et du mesuré » (p.19) ou « le souci des êtres et de ce qui existe s’efface avec la géométrisation » (p.56) donnent une impression permanente de parti pris mâtiné de mysticisme…

On n’est alors pas surpris de constater que la conclusion de M. Blay nous amène finalement à une conception « divine » du monde matériel. L’auteur prend bien la précaution de nous avertir que Dieu ou pas, ça n’est pas la question, mais il n’en réclame pas moins cette sorte de « réenchantement » du monde, face à une science qui aurait causé – ou qui va causer – sa perte. N’est-ce pas voir les choses par le petit bout de la lorgnette ?

Au fond, Michel Blay accorde sans doute trop d’importance à la science : certes, elle a façonné le monde moderne, bons et mauvais côtés confondus. Mais elle n’en est pas la totalité ! L’art, la poésie, la politique, le tourisme, même, ne sont-ils pas autant de façons, pour le monde, de bel et bien exister, envers et contre tous les « mesureurs » ?

Concluons en laissant chacun libre de se plonger dans cette lecture : on peut adhérer ou non à un positionnement qu’on peut juger trop pessimiste, mais ce livre a le mérite d’ouvrir un débat intéressant et de stimuler la réflexion.

1 Pour aller vite : critiques, mais pas « sérieux »...

2 Toujours rapidement : sérieux, mais… peut-être pas assez critiques !

3 les « maîtreurs » ? ajoute M. Blay…

4 Voir Carlo Rovelli, Anaximandre de Milet ou la naissance de l’esprit scientifique.
Note de lecture publiée dans SPS n° 289, janvier 2010.


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