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Regards sur la science

L’homme, modèle d’évaluation des procédures d’abattage

Publié en ligne le 2 décembre 2012 -
par Henri Brugère - SPS n°300, avril 2012

Dans tous les pays développés, la question du bien-être animal est une préoccupation majoritaire de la société et, concernant les animaux d’abattoir, certains mouvements vont même jusqu’à préconiser l’abolition de la consommation de la viande. En 2009, la Communauté Européenne a voté, à une large majorité, une directive destinée à améliorer leur bien-être et à étendre ces mesures à l’ensemble de l’Union. Cette directive, dans le cadre du respect des religions, ne remet pas en cause l’abattage rituel. Elle sera exécutoire en 2013.

Si, dans beaucoup de pays, les religieux conservent la possibilité de pratiquer la saignée sans étourdissement, les opinons publiques ne cachent pas leur réprobation, et souhaitent qu’ils recourent à un étourdissement soit préalable, soit immédiatement postérieur à la jugulation*. Parmi les méthodes d’étourdissement, l’étourdissement électrique ? réversible si la saignée n’est pas pratiquée ? serait logiquement acceptable par les religieux, les animaux mis à mort n’étant ni malades ni blessés avant le geste fatal. Un article de parution récente remet en cause l’étourdissement électrique [1] ; il paraît bien évidemment être une riposte aux objections faites à l’abattage rituel tel qu’il est pratiqué sans étourdissement.

Cet article se fonde sur le fait que l’étourdissement électrique, qui induit la perte de conscience en une fraction de seconde (en moyenne 1/5), comporte, après une phase de paralysie spastique, une phase convulsive qui rappelle dans ses grandes lignes les symptômes observés chez l’homme lors d’une crise épileptique ou encore lors de l’utilisation de l’électroconvulsivothérapie (ECT, « électrochocs ») dans le traitement des dépressions. Les auteurs présentent leur travail comme le moyen d’extrapoler à l’animal les données d’origine humaine, à l’inverse de la démarche usuelle de l’expérimentation animale.

Concernant l’épilepsie, les données qui auraient rationnellement dû être tirées de dossiers médicaux, en tenant compte de la diversité des situations cliniques, ont été prises dans l’œuvre de Dostoievsky qui, souffrant de cette affection, l’avait évoquée dans plusieurs de ses ouvrages, dont L’Idiot. Après une phase « d’aura extatique », survient un épisode de tristesse, de dépression, et de brefs épisodes pendant lesquels le cerveau semble s’enflammer. Ainsi, l’épilepsie est présentée comme une situation sans perte de conscience. La survenue de douleurs au moment où débutent les convulsions est ensuite évoquée superficiellement à partir de publications qui traitent de l’existence de « la douleur épileptique » et qui signalent des cas où elle a été observée, indiquant toujours qu’il s’agit d’une manifestation rare. La transposition de ces signes inhabituels à l’étourdissement électrique n’a pas lieu d’être puisque l’animal est déjà inconscient lorsque ces convulsions surviennent.

C’est surtout la comparaison de l’ECT, pratiquée chez l’Homme, avec l’étourdissement électrique des animaux à l’abattoir qui sert de base à l’argumentaire de l’auteur pour mettre en cause cette procédure. S’il cite correctement l’initiateur de l’utilisation de l’électrochoc en psychiatrie (Ugo Cerletti, 1938), il ne fait référence à aucune publication. Surtout, il oublie d’indiquer que ce qui a suggéré à Cerletti d’utiliser cette méthode est le fait d’avoir assisté à l’étourdissement électrique dans un abattoir de porcs et constaté que l’application du courant entraînait immédiatement la perte de conscience, une paralysie puis des convulsions. Il y a donc, d’entrée, une incohérence à utiliser des arguments tirés de l’ECT pour contester l’étourdissement électrique des animaux, alors qu’elle en est la transposition.

Il n’est pas question ici de rentrer dans le débat, très agité, que suscite l’utilisation de l’ECT chez l’homme, mais de juger la valeur des arguments qui en sont tirés pour l’animal. Les principaux sont que les patients soumis à l’ECT éprouvent appréhension et peur avant d’y être soumis et, dans les jours qui suivent, des douleurs et des mauvais souvenirs. Mais il n’est pas indiqué dans l’article que l’application de ces constats aux animaux d’abattoir est illogique, car comment seraientils capables de « psychotiser » sur l’étourdissement électrique avant d’y être soumis, et de souffrir après leur mise à mort !

L’auteur paraît d’ailleurs associer totalement la survenue de la perte de conscience à l’apparition des convulsions, alors qu’en réalité, la perte de conscience survient dès l’application du courant électrique et que la jugulation peut être pratiquée aussitôt.

Comme toute procédure, l’étourdissement électrique peut donner lieu à des écarts dans la qualité de son efficacité. Les causes sont identifiées et relèvent soit d’erreurs dans le choix des paramètres électriques soit de défauts dans la pratique des opérateurs. Les Européens, soucieux du bien-être animal, sont actuellement en train de revoir, en vue de 2013, toutes les procédures et, dans le cas de l’étourdissement électrique, d’améliorer les matériels, de normaliser les conditions d’utilisation, et de former les opérateurs pour une application optimale.

L’objectif de l’article cité, motivé par la défense d’une pratique religieuse, est ici d’émettre le doute sur le fait que l’étourdissement électrique puisse être compatible avec le bien-être animal et d’apporter ainsi un argumentaire pour ne pas franchir le cap du modernisme et conserver une procédure dont la dernière validation remonte à Abraham.

[1] Zivotofsky AZ, Strous RD. A perspective on the electrical stunning of animals : Are there lessons to be learned from human electroconvulsive. Meat Sci. 2012, 90 :956-61

* Le terme de jugulation désigne le geste qui permet la saignée.

Publié dans le n° 300 de la revue


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