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Médecine et irrationnel

Publié en ligne le 10 juillet 2004 -
par Marcel-Francis Kahn - SPS n° 260, décembre 2003

La juxtaposition de ces termes pourrait, en ce début de XXIe siècle où les fantastiques progrès de la connaissance scientifique fournissent tous les jours de nouveaux outils à la médecine, n’être qu’un exercice de style à connotation purement historique.

La cohabitation, phénomène pérenne

On peut rappeler qu’à l’origine, l’art de soigner, probablement depuis la préhistoire - mais en tout cas sûrement depuis l’Antiquité -, ne disposait que de deux possibilités : soit utiliser de façon empirique les constatations nées de l’observation judicieuse de praticiens perspicaces (bien avant Hippocrate, la médecine égyptienne en fournit de multiples exemples) ; soit, à partir de théories et de concepts fumeux, développer des pratiques magiques souvent exercées par ceux qui avaient la double casquette de prêtres et de thérapeutes. Avec quelques nuances, une telle situation a longtemps perduré. Il est frappant de constater que, durant tout le XIXe siècle, les progrès de la connaissance scientifique, qui cohabitaient avec des pratiques thérapeutiques, n’avaient guère évolué. Beaucoup plus près de nous, la médecine française entre les deux guerres mondiales en donnait encore de nombreux exemples, telles les théories de Paul Carton et ses divagations diététiques dans le traitement de la tuberculose. Mieux encore, et peut-être à cause de l’impuissance thérapeutique, voire de la dangerosité de la médecine classique, on a pu assister il y a deux cents ans à la naissance du paradigme de la médecine irrationnelle, l’homéopathie.

La médecine est une pratique, pas une science

Rappelons que la pratique de la médecine est une technique. Comme toutes les techniques, elle applique les données que lui fournit la connaissance scientifique. On peut concéder que bien exercée, elle devient une manière d’art, mais en aucune façon une science. Il n’y a de science que dans la recherche. Le concept de « médecine fondée sur les preuves » (“evidence based medicine”) connaît depuis peu une large diffusion. On pourrait penser que, comme pour les autres techniques, la médecine ne peut s’exercer que dans le rationnel, le démontré, le vérifié - qui s’envolerait sur un avion dont toutes les caractéristiques n’auraient pas été scientifiquement établies ? Or il n’en est rien : à côté de cette médecine classique, scientifique, orthodoxe, fleurissent toujours des pratiques irrationnelles. Bien plus, différentes enquêtes prouvent qu’elles se répandent et qu’une proportion substantielle de la population y croit et y a recours.

Quelques raisons de se tourner vers autre chose

Il est dès lors intéressant d’essayer d’en analyser les raisons. On peut essayer de les résumer de la façon suivante : bien sûr, malgré les remarquables progrès de la recherche, nous ne disposons pas d’outils suffisants pour guérir ou maîtriser de nombreuses pathologies. C’est le cas pour les pathologies lourdes, potentiellement mortelles : cancers, maladies vasculaires et neurodégénératives et, malgré des avancées récentes prometteuses, le sida. Mais c’est aussi le cas pour de nombreuses affections telles que dépression, asthme, eczéma qui ne menacent pas directement la vie mais obèrent largement sa qualité. Et l’on peut concevoir que dans ces situations désespérées, les malades se tournent vers autre chose.

Les outils de la médecine moderne sont lourds, angoissants, souvent agressifs tant en ce qui concerne les moyens d’exploration que les médicaments. De plus, les pratiques sont de plus en plus morcelées. Les patients acceptent mal d’être ballottés de spécialiste en spécialiste et de voir traiter séparément des états morbides, et non leur personne globale, prise dans son ensemble. D’où l’attrait pour les promesses fallacieuses de médecines douces, à prétention holistique.

Tous les travaux qui ont cherché à analyser le recours aux médecines irrationnelles (dites parallèles, non orthodoxes, voire complémentaires) insistent sur le déficit de communication qui caractérise trop souvent consultations et actes de la médecine au quotidien. Les patients se plaignent d’être mal ou trop peu écoutés, et qu’on ne leur explique rien ou pas grand-chose, ou en des termes incompréhensibles. Les explications simplistes et rassurantes des médecines parallèles passent d’autant mieux que, exonérées de la nécessité d’examens cliniques et paracliniques complexes, les praticiens de ces médecines consacrent beaucoup de temps à l’écoute. Il est par ailleurs remarquable de constater que le niveau d’éducation des croyants dans l’irrationnel est souvent élevé, ce qui montre l’importance des facteurs émotionnels subjectifs par rapport aux facteurs culturels.

L’importance des médias ne doit pas être sous-estimée. Que ce soit la presse écrite, la télévision ou l’édition, chaque présentation d’une technique ou d’un ensemble de techniques irrationnelles reçoit un accueil et une popularisation considérables, alors que les réfutations sont souvent ignorées ou passées sous silence. Les exemples de recours aux médecines parallèles par des personnalités politiques (au plus haut niveau), sportives ou du monde du spectacle sont hautement valorisés. Les œuvres de ceux et celles (par exemple, Rika Zaraï) qui les préconisent sont d’énormes succès d’édition alors que les quelques ouvrages critiques atteignent péniblement quelques milliers d’exemplaires vendus.

Un irrationnel qui prétend se justifier théoriquement

On pourrait croire que la défense de l’irrationnel en médecine est seulement un fait de société non théorisé. Il n’en est rien, et c’est peut-être le point le plus intéressant à considérer. Une école philosophique, qualifiée de postmoderniste ou relativiste est venue apporter une justification théorique à l’utilisation des médecines parallèles. Pour cette école relativiste, la démarche scientifique n’est qu’une des possibilités, une des voies d’abord de la connaissance et de la réalité. De plus, certains aspects de la réalité sont, pour ces postmodernes, inconnaissables. D’où un appel, d’ailleurs non fondé, au théorème de Gödel 1 ou au principe d’incertitude d’Heisenberg. D’autre part, pour eux, cette connaissance est fortement parasitée par une série de facteurs sociaux et culturels, ce qui les amène à mélanger les moyens et les retombées de la recherche, pour lesquels ces facteurs jouent évidemment, avec la réalité scientifique elle-même qui existe en soi. Appliquée à la médecine, par exemple par Bruno Latour 2 ou Isabelle Stengers 3, une telle analyse théorique justifie n’importe quel abord thérapeutique, même s’il n’est pas validé par des recherches scientifiques de type classique. Ce qui a conduit certains défenseurs de cette analyse à soutenir les démarches les plus farfelues, telle la fameuse « mémoire de l’eau » qui, depuis quinze ans, occupe - moins souvent ces derniers temps - les gazettes. Une telle position a reçu un accueil enthousiaste de certains milieux écologistes qui, avec Paul Lannoye, en Belgique, ont constitué un important groupe de pression au niveau des structures européennes. C’est sous l’influence de ce groupe que des injonctions émises par ces structures ont conduit, en France, à officialiser la situation exorbitante des médicaments homéopathiques qui n’ont à fournir ni la preuve de leur efficacité, ni celle de leur innocuité pour être commercialisés, et en partie remboursés !

La médecine n’est évidemment pas le seul domaine où l’irrationnel s’affirme haut et fort. La soutenance en Sorbonne de la thèse d’Élizabeth Teissier consacrée à l’illustration et à la défense de l’astrologie - et ce malgré les protestations des astronomes scientifiques - en est un autre exemple.

Faut-il capituler devant tant d’âneries ? Certainement pas ! Ne serait-ce que pour combattre les agissements délétères des sectes de toutes obédiences qui font leurs choux gras des médecines parallèles. Mais la lutte sera dure et il faut garder un solide optimisme sur la nature humaine pour espérer que la raison sera un jour victorieuse.

1 A. Sokal, J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997.

2 B. Latour, La science en action. Introduction à la sociologie des sciences, Paris, Gallimard, 1995.

3 I. Stengers, Cosmopolitique. I. La guerre des sciences, Paris, La Découverte, 1996.

Publié dans le n° 260 de la revue


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