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Philosophie de comptoir

Publié en ligne le 1er décembre 2007 -
par Jacques Poustis
Depuis décembre 2011, les meilleures textes de cette chronique ont fait l’objet d’une parution exclusive dans un livre de la collection "Une chandelle dans les ténèbres" sous le titre Entre l’espoir et le faux mage aux éditions Book-e-book.

Je croise mon pote Untel dans la rue.
Untel, c’est un drôle de pote. Rares sont les sujets où l’on se retrouve d’accord. L’amitié a ses raisons que la raison ignore.
Il me demande une cigarette. Je sors mon paquet de « mort programmée » (c’est écrit dessus, comme le Port-Salut).

Il jette un regard en direction d’un bar tout proche.
– On entre cinq minutes et on se fait une mousse ? C’est moi qui offre.
– J’approuve ! Fumer dehors dans les gaz d’échappement des bagnoles, c’est augmenter le risque.
– Dire que ce sera pourtant bientôt un principe de précaution légiféré qui va nous y contraindre !…

On entre et on commande deux pressions. Je sens bien qu’aujourd’hui Untel a envie de bavasser.
– La vache ! Je suis en train de relire Nietzsche, c’est monstrueux d’intelligence !
– Ah ben ! Avec Nietzsche tu tapes dans le haut de gamme…
– Par exemple tu dois connaître ce qu’il a dit sur le doute ?...
– Heu... J’ai dû le savoir, mais bon, je connais pas non plus tout Nietzsche par cœur
– Il a dit : "Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude". C’est vachement fort hein ?
– Heuuu… Ouais…

On trinque.
– T’as pas l’air emballé par la formule…
– Ouais, bof, t’as bien dit le mot, c’est une formule. Un raccourci quoi ! Il est rare qu’un raccourci soit totalement satisfaisant.
– Heiiiin ? ! !.. Tu trouves approximatif de dire : "Ce n’est pas le doute qui rend fou, mais la certitude" ? !... Attends, réfléchis un peu, c’est la lucidité même !

– Et sais-tu si Nietzsche a dit ça avant ou après ses 45 ans ?...
– Alors là j’en sais foutre rien… Mais quelle importance ?
– Parce qu’à 45 ans il est devenu fou.
– Et alors ?...
– Ben, si c’est après 45 ans qu’il a dit ça, on a affaire à un raisonnement de fou...
– ? !... Alors il a dû le dire avant 45 ans !

On boit. Il fait doux. Les prémices de l’été austral font de cette bière fraîche un nectar divin.
– Le problème est qu’avant d’être fou Nietzsche n’avait aucune certitude, y’avait même pas plus sceptique que lui !
– Ah bon ?... Et être sceptique pour toi c’est un défaut ?
– Non, bien sûr que non ! Mais s’il est devenu fou après avoir passé 45 ans de sa vie à douter, alors ce n’est pas la certitude qui l’a rendu fou.
–... ? !... ta conclusion serait que le doute l’a rendu fou ?...
– J’en conclus rien du tout. On peut aussi imaginer que c’est sa folie qui l’a amené à avoir la certitude que ce n’est pas le doute qui rend fou…
– N’importe quoi ! Comment la folie pourrait-elle engendrer des certitudes ?
– Ce pourrait être de folles certitudes ! Penses-tu plutôt que c’est la certitude qui mène au doute ?...
– Ce n’est pas moins fou que d’être certain, comme tu l’es, de toujours douter de tout.
– Mmmm… Nietzsche aurait pu dire aussi : "Ce n’est pas la folie qui rend certain, c’est le doute".
– Quouââ ! ? C’est le doute qui rend certain ? ! T’es aussi fou que Nietzsche à 45 ans !
– Ouais, peut-être… mais moi ça ne m’aura pris qu’à 60 ans !
– (il rit) Pfffffffff !… On s’en jette une autre ?...
– On s’en jette une autre ! Mais celle-là est pour moi.

Nous inhalons quelques bouffées de goudron nicotiné et plongeons le nez avec délice dans nos 25cl de bonheur légèrement alcoolisé. La vie, soudain, paraît douce comme une mousse.

Surtout dans ces cas-là, rester plus futile qu’à l’habitude. Rationaliser sans excès outrancier, et se laisser aller, avec modération mais sans complexe, à quelques jouissances addictives statistiquement nuisibles à la santé…

Pyrrhon et Epicure étaient on ne peut plus contemporains. Il me plaît de les imaginer, philosophant de temps en temps à la petite semaine, en buvant quelques coups à la santé de Dionysos.
Vieilles canailles. Vieux frères !


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