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Science et politique : le cas Branly

Publié en ligne le 20 septembre 2005 - Histoire - Science
par Jean Günther - SPS n° 267 mai 2005

Divers épisodes de la vie d’Édouard Branly (1844-1940) illustrent les dégâts que peut occasionner la récupération d’un homme de science respectable, encore que peu critique de certaines pseudo-sciences, par une faction politique et un nationalisme sans nuance.

Qui était Branly ?

Édouard Branly, ancien élève de l’École Normale supérieure, quitta l’Université après sa thèse et fit toute sa carrière de physicien à l’Institut Catholique. Selon l’un de ses biographes 1 il se serait mis en mauvais termes avec son directeur de thèse dont il refusait d’épouser la fille. C’était essentiellement un expérimentateur ; malheureusement son Institut n’était pas en mesure d’équiper correctement son laboratoire, ce qui ne fut obtenu qu’à la fin de sa vie par un don privé. Ayant fait en parallèle des études de médecine, il se servit de son activité médicale pour financer ses travaux.

Son image de savant modeste et travailleur, privé de moyens par le choix de l’endroit où il travaillait, donc victime, peut-être, d’une Université réputée anticléricale et de gauche, en fit, on le verra, un symbole récupéré par une frange politique particulièrement virulente, traumatisée et marginalisée par le drame de l’affaire Dreyfus et par la politique des gouvernements des années 1900.

Père de la TSF 2 ?

Un cohéreur (avec l’aimable autorisation du site leradiofil.com).

Branly serait oublié depuis longtemps si l’une des modestes créations de son laboratoire, le « cohéreur » n’avait joué un rôle dans les premiers développements de l’utilisation des ondes électromagnétiques pour la communication, que l’on appelait TSF. En ces temps de nationalisme exacerbé, à cette époque où la France cherchait toutes les compensations possibles à la perte de l’Alsace-Lorraine, on essayait d’attribuer à des Français le plus possible des créations scientifiques et techniques qui commençaient à bouleverser la société. On baptisa Clément Ader « père de l’aviation », alors que son appareil ne vola jamais ; de même Branly fut « le père de la TSF »

Branly n’était pas un théoricien, mais un expérimentateur habile créant, souvent de ses propres mains, des appareils variés et ingénieux. La mise en évidence par Hertz des ondes électromagnétiques prévues théoriquement par Maxwell posait alors le problème de leur détection, le système utilisé par Hertz étant peu sensible. Le dispositif créé par Branly, le cohéreur, était un progrès en ce sens. Cet appareil, très simple, était un tube de verre muni de deux électrodes et rempli de limaille ; sous l’effet d’une onde électromagnétique sa résistance chutait brusquement, et retrouvait sa forte résistance initiale quand on lui donnait un léger choc.

On notera que la théorie du fonctionnement de ce dispositif ne semble jamais avoir été élaborée. C’est une physique « sale », où il est difficile de mettre en évidence un effet clairement définissable ; on continue du reste à y travailler 3. On peut le comparer au cristal de galène, autre détecteur d’ondes de ce temps, dont le fonctionnement ne fut compris que quand la mécanique quantique expliqua le principe des semi-conducteurs.

Le véritable créateur de la TSF fut, on le sait, Marconi. Ses premières expériences, telle la transmission d’un signal à travers la Manche, utilisaient le cohéreur de Branly comme détecteur. Il rendit hommage à Branly, mais certains attribuent l’invention à Calzecchi 4 (1853-1922). De toutes façons le cohéreur, peu pratique et difficile à améliorer faute de compréhension de son fonctionnement, était sans avenir.

L’élection à l’Académie

En 1911, à 66 ans, Branly avait échoué par deux fois dans une élection à l’Académie des sciences. Il se présenta une troisième fois. Son adversaire n’était autre que Marie Curie (1867-1934), titulaire avec son mari Pierre Curie (décédé accidentellement en 1906) du prix Nobel de 1903 pour ses travaux sur la radioactivité.

Celle élection déchaîna les passions. La droite cléricale et nationaliste se rangea derrière Branly, la gauche derrière Marie Curie 5. En fait l’un et l’autre ne s’occupaient guère de politique, mais les circonstances en firent des symboles. Les attaques des adversaires de Marie Curie furent d’une violence inouïe ; on alla jusqu’à écrire qu’elle n’avait été que l’assistante de son mari, que ses origines polonaises en faisaient une intruse, et même qu’elle était juive, ce qui, quand on connaît l’étanchéité des communautés dans l’ancienne Pologne, est particulièrement absurde. Le machisme de l’époque jouait son rôle, et le mouvement féministe, à peine naissant, n’était pas en mesure de la soutenir.

L’élection du 23 Janvier 1911 fut un événement bruyant. Branly fut élu par 29 voix contre 28. On accusa la gauche d’avoir fait voter contre sa volonté un académicien aveugle, mais il est prouvé que c’est faux.

Marie Curie ne se représenta jamais. A la fin de cette même année 1911, une cabale encore plus odieuse s’attaqua à sa vie privée. Peu après elle reçut un second prix Nobel, cette fois pour elle seule.

Branly et la radiesthésie

Branly a montré beaucoup de complaisance pour la radiesthésie. Son manque d’intérêt pour la théorie lui masquait l’absence de base physique de cette pseudo-science. Il fut sans doute aussi séduit par l’aspect spiritualiste de cette technique divinatoire. Dans la préface d’un ouvrage de l’abbé Mermet, président de la société des amis de la radiesthésie, il a écrit : « j’ai parcouru votre travail, je ne puis formuler aucune critique, vous cherchez la vérité ». On peut remarquer cependant que « chercher la vérité » n’implique pas qu’on l’ait trouvée.

On trouve une autre trace de ses liens avec la radiesthésie dans le livre de Georges Barbarin « Qu‘est-ce que la radiesthésie » 6, qui rapporte une ses déclarations à Paris-Soir : « Je m’intéresse beaucoup à la radiesthésie, c’est une science qui peut nous apporter beaucoup ». Il ajoute toutefois : « mais pour que ce soit une science il faut la pratiquer dans un autre esprit que la plupart ne l’ont fait jusqu’à présent ».

Branly n’était donc pas un inconditionnel des sourciers. Mais c’était avant tout un empiriste, et un homme honnête, qui n’imaginait pas les fraudes et les biais qui se cachent derrière les prétentions du paranormal. L’empirisme plaît au grand public, qui se méfie des théoriciens, faute de vouloir faire les efforts nécessaires pour accéder à leurs concepts ; mais la compréhension profonde des phénomènes est la seule voie féconde.

Il est néanmoins clair que la caution ainsi donnée à la sourcellerie ne pouvait qu’être largement exploitée, appuyée sur des citations tronquées et sorties de leur contexte, et crédibilisée par le douteux titre de « père de la TSF » qu’on lui attribua dans un contexte où la politique et le nationalisme tenaient plus de place que la science. Un demi-siècle plus tard, une caution du même style fut fournie par Yves Rocard, proclamé « père de la bombe atomique française » 7.

Je remercie Elie Volf pour avoir attiré mon attention sur les liens entre Branly et la radiesthésie et m’avoir fait connaître la citation de la préface au livre de l’abbé Mermet.

1 Édouard Branly par Jack Sanger Plon 1946

2 Télégraphie sans fil ; l’abréviation fut longtemps, et incorrectement, utilisé pour les récepteurs domestiques de radiodiffusion.

3 http://perso.ens-lyon.fr/eric.falcon/TransportElectriqueFR.html [disponible sur archive.org - 17 juillet 2019]

5 Marie Curie par Robert Reid, New american library 1975

6 Édité dans une collection animée par les Jésuites chez Astra, 1946.

7 Voir « sornettes » dans SPS n° 260


Mots-clés : Histoire - Science

Publié dans le n° 267 de la revue


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