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Groupes sanguins, psychologie et alimentation

Publié en ligne le 31 octobre 2006 - Médecine -
par Nadine de Vos - SPS n° 273, juillet-août 2006

La psychologie par les groupes sanguins

Parmi les nombreuses recettes proposées pour cerner la « vraie » personnalité d’un individu – entre l’astrologie, l’ennéagramme, la PNL, la morphopsychologie et bien d’autres théories tout aussi fantasques – se trouve la méthode dite « des groupes sanguins ».

Ce serait aux recherches et publications d’une psychologue française, Léone Bourdel, que l’on devrait les premières hypothèses liant tempérament et groupe sanguin et les catégorisations caractérologiques y relatives 1.

À partir des travaux du biologiste et médecin autrichien Karl Landsteiner (1868-1943) – à qui l’on doit le système de classification des groupes érythrocytaires ABO dans les années 1900 – Léone Bourdel établit quatre catégories psychologiques auxquelles elle donna des intitulés issus du vocabulaire musical. Harmonique pour le groupe A, rythmique pour le B, mélodique pour le O et complexe pour le groupe AB, correspondant grosso modo aux tempéraments ou complexions selon Hippocrate et Galien : mélancolique, colérique, flegmatique, sanguin.

Utilisée en sélection et direction du personnel comme dans la vie intime et matrimoniale, cette pratique semble s’être épanouie aux États-Unis mais surtout au Japon, où elle porte le nom de Ketsu-eki-Gata (littéralement : « groupes sanguins »). « Pour les Japonais, ils sont aussi importants que les signes du zodiaque si pas plus » peut-on lire dans certaines documentations consacrées à ce pays où l’on peut même choisir des boissons adaptées à chaque type.

En France, son pays d’origine, cette mode commence à faire parler d’elle et est présentée par ses partisans comme un outil indispensable en politique, dans le secteur économique et professionnel mais également en matière de médecine, de bien-être, d’éducation. Pour exemple, le site d’une association d’enseignement à domicile, présidée par un « Docteur ès-sciences », n’hésite pas à relayer cet engouement dans un texte d’information n’induisant aucun doute et n’invitant à aucun moment à l’analyse critique. 2

Autrefois, les questionnaires d’embauche demandaient des renseignements relatifs à la race ou à la religion… Aujourd’hui, le groupe sanguin semble non seulement devenir le dernier cri des procédés d’étiquetage de la marchandise humaine mais aussi, hélas, un nouvel outil discriminatoire.

Bien qu’elle s’appuie sur les données médicales établies et notoires que sont les groupes A, B, O et AB, la psychologie par les groupes sanguins est une dérive pour le moins suspecte qui rassemble tous les ingrédients d’un cocktail pseudo-scientifique aliénant. Elle connaît néanmoins un certain succès et se trouve à l’origine de l’exploitation de nouveaux créneaux commerciaux très lucratifs, fondés sur des arguments spécieux sans aucun impact objectif… sinon sur les profits de ceux qui tirent les ficelles.

L’alimentation par les groupes sanguins

La théorie

Les découvertes du Docteur Landsteiner firent germer bien d’autres idées encore et notamment celle selon laquelle le groupe érythrocytaire ABO déterminerait l’alimentation. C’est cette prétendue implication qui, depuis les années 1990, est largement exploitée par le naturopathe américain Peter D’Adamo. Selon lui, il y aurait un type d’alimentation idéale pour chacun de ces groupes, un régime incontournable pour garder forme et santé.

Son livre très populaire, Eat right 4 your type, disponible en français sous le titre 4 groupes sanguins, 4 régimes, ne brille pourtant pas par sa rigueur scientifique. Le sujet a déjà été abordé dans nos colonnes dans une note de lecture, publiée dans SPS n° 270 de décembre 2005 3 : « [Peter D’Adamo] semble méconnaître l’existence de certains antigènes du système ABO lui-même porté par les globules rouges », ainsi que tous les autres systèmes érythrocytaires et leurs variables 4 et il passe au bleu les autres composés du sang : globules blancs, plaquettes, antigènes sériques. « En somme, pour lui, le sang se résume aux globules rouges. Ne parlons même pas des groupes tissulaires ». L’auteur néglige en outre « les facteurs essentiels du métabolisme et donc de la digestion [que] sont les enzymes ».

Pour asseoir sa thèse, Peter D’Adamo écrit ainsi une histoire des groupes O, A, B et AB depuis l’aube de l’humanité. Ces groupes seraient apparus successivement, au fil du temps et reflèteraient l’adaptation de l’homme à son environnement et à son alimentation. Ainsi, le groupe O aurait été unique au temps de la cueillette et de la chasse, le groupe A aurait émergé avec l’agriculture, le B serait celui des peuples nomades, éleveurs de bétail, ayant essaimé depuis le berceau africain vers l’Europe, l’Asie, l’Amérique tandis que le dernier, AB, représenterait l’union d’agriculteurs et de nomades 5.

Jusqu’ici, toutes ces conjectures ne portent pas vraiment à conséquence. Malheureusement, la théorie de Peter D’Adamo va plus loin. Elle prétend, en effet, que ne pas respecter la bonne alimentation est dangereux pour la santé car les aliments considérés – par lui – comme « incompatibles » sont toxiques ; elle fait même peser la menace de la maladie : cancer, maladies cardiovasculaires, allergies, diabète, fatigue, prise de poids… seraient ainsi le lot de ceux qui ne respecteraient pas les consignes.

Héritage de nos lointains ancêtres, chaque groupe aurait donc une alimentation qui lui correspondrait idéalement, répartie en aliments dits

  • « bénéfiques » considérés comme des « médicaments » ;
  • « neutres » représentant des « aliments » ;
  • « à éviter » présentés comme des « poisons », certains d’entre eux étant même définitivement bannis pour tous.

Partant de certaines incompatibilités antigènes-anticorps (agglutinogènes-agglutinines) entre les groupes du système ABO, l’auteur précise sa construction imaginaire en affirmant que les lectines (agglutinines) de certains aliments peuvent se trouver en opposition avec le groupe sanguin de celui qui les absorbe : la barrière intestinale serait poreuse et laisserait passer un petit pourcentage de ces lectines qui, à la longue, provoqueraient biens des maux.

Dans 4 groupes sanguins, 4 régimes, on découvre, par exemple, que les individus du groupe O seraient sujets aux ulcères et aux maladies inflammatoires tandis que ceux du groupe A auraient un système digestif fragile et seraient exposés, plus que d’autres, aux maladies cardio-vasculaires et au cancer. La consommation de viande est ainsi vivement recommandée aux premiers, les « chasseurs », qui devraient en outre s’abstenir de produits céréaliers et de la plupart des produits laitiers alors que les seconds, les « cultivateurs », devraient idéalement adopter un régime végétarien. Et si, par malchance, bien qu’étant du groupe O, vous êtes aussi atteint d’une maladie cardio-vasculaire et que vous devez donc impérativement, pour raison médicale, éviter les aliments riches en cholestérol – dont les acides gras saturés que l’on trouve principalement dans la viande – qu’à cela ne tienne ! Peter D’Adamo vous propose un autre livre qui, dit-il, « apporte aux lecteurs un plan précis pour prévenir et combattre les maladies cardio-vasculaires » et qui « contient des outils spécifiques qui ne sont pas disponibles dans d’autres livres ».

École chez vous et pseudo-sciences en prime

Le site « École chez vous » cité dans cet article est une association loi 1901, qui propose des cours particuliers de soutien scolaire à la maison. Sans but lucratif, octroyant un statut d’employés familiaux à ses enseignants afin de réduire les coûts pour les familles, l’entreprise semble sans reproche. Pourtant, dans une de ses rubriques, se cachent plusieurs pseudo-sciences assez obscures, comme la théorie nutritionnelle des groupes sanguins : elle y est exposée sans aucun esprit critique, aucune prudence ; ses références ne renvoient jamais qu’à d’autres adeptes de la discipline. Pour n’en mentionner qu’une : la répartition des groupes sanguins a été prise sur Alchymia magazine, revue ésotérique regorgeant de fantômes. Quelle crédibilité ? Mais « École chez vous » ne s’arrête pas là ! La même rubrique vous propose aussi un test de psychologie pour connaître votre comportement cérébral, droit ou gauche. C’est grossier et sans intérêt. Poursuivez tout de même, allez jusqu’au bout de ce test, vous verrez surgir la dérive, profonde et grave : selon vos résultats à ce test, vous allez être classé(e) à côté d’hommes célèbres (Colbert, Richelieu, Kouchner etc.). Mais attention, certaines de vos performances risquent de vous identifier à… Ben Laden ou Hitler.

Le sous-titre de « École chez vous » est « les rouages de la réussite scolaire ». On se surprend à penser que ces rouages sont aussi là pour entraîner l’individu dans les filets de la pensée magique et discriminatoire.

A. L

Le business 6

Les promesses du naturopathe sont évidemment de taille : prévention de nombre d’affections virales et bactériennes, de maladies graves (et les plus grands spectres sont ici agités), contrôle du poids, ralentissement du processus de vieillissement… Non, quand même pas la vie éternelle !

Non content de dicter leur conduite alimentaire à ses adeptes, Peter D’Adamo donne, pour chacun des groupes, une description de tempérament, précisant au passage que le Ketsu-eki-Gata des Japonais est par trop excessif (!). Il établit aussi une liste des activités physiques appropriées, prodigue ses conseils pour gérer stress et personnalité et indique le style de vie à adopter.

Différentes recommandations sont plus amplement développées, en plusieurs ouvrages, par cet auteur prolixe qui n’a pas hésité à consacrer, en sus, un volume à chaque groupe sanguin, un autre pour les recettes de cuisine, d’autres encore centrés sur quelques grandes maladies ou l’alimentation de la femme enceinte, sans compter les rééditions avec « mises à jour ».

Pour les carences et déséquilibres nutritionnels que ce type de régime ne peut manquer de provoquer – avec leur cortège de conséquences inconfortables, fâcheuses ou graves – des suppléments dispendieux sont proposés par le naturopathe qui semble bien, lui, manger à tous les râteliers. Un témoin parle de 60 à 80 dollars canadiens par mois (environ 42 à 57 euros) de suppléments. Mieux : pour diminuer et réparer les dégâts que causeraient des lectines inappropriées (car enfin, on ne peut pas toujours choisir ce que l’on mange !), une « formule révolutionnaire », évidemment différente pour chaque type sanguin, est proposée à la vente. On trouve par exemple, au prix spécial de 149,95 dollars canadiens (c’est à dire 105 euros), un « ensemble de base » composé de quatre produits. Il n’est pas précisé la durée couverte par le traitement. On peut également, dans certains pays, se procurer un kit pour déterminer soi-même son groupe sanguin, un autre pour mesurer le stress, un autre encore pour découvrir que l’on est ou non un « sécréteur » (?). Il faut savoir enfin que « choisir les aliments selon le groupe sanguin représente un engagement à vie » (sic)...

Conclusion

À ce jour, il est désolant de constater que des milliers de personnes de par le monde suivent aveuglément cet enseignement au verbiage pseudo-scientifique, qui ressemble à s’y méprendre à une vaste opération commerciale, fondée sur des allégations non étayées. Comme le souligne la très officielle Société Suisse de Nutrition, « les généralisations de D’Adamo sur les lectines provenant des aliments ne sont pas justifiables scientifiquement. Ses recommandations sont même fondamentalement contradictoires, en partie, avec les données de la nature. Bon nombre des plantes nommées par D’Adamo contiennent des lectines ne possédant pas la spécificité qui leur est attribuée. À première vue, les conseils de D’Adamo apparaissent d’une éblouissante clarté. De fait, il s’en tient à une stratégie éprouvée : des suppositions non confirmées, d’une alléchante simplicité, sont en toute insouciance exposées comme des faits. Mais l’auteur ne présente aucune étude scientifique ayant été publiée dans des revues spécialisées. » 7

Accessoirement, on est tenté de poser ici la question de savoir quels régimes aurait bien pu proposer cet « homme d’affaires », s’il s’était fondé sur d’autres classifications que le système ABO. Mais, comme il l’écrit lui-même, seul le système ABO doit être envisagé dans le cadre de l’adéquation de l’alimentation, les autres étant « peu importants » et « généralement ignorés du public ». L’argument est clairement commercial : ce qui coule dans nos veines, ce qui nous anime, ce que nous connaissons, est évidemment interpellant et porteur. Le système ABO a été largement vulgarisé sous les formes les plus diverses : les autres classifications, jugées arbitrairement « peu importantes », n’auraient pas eu le même impact.

1 Léone Bourdel (1907-1966), Groupes sanguins et tempéraments, Maloine, Paris, 1960 – Les tempéraments psycho biologiques, Maloine, Paris 1961.

2 http://www.ecolechezvous.com/test2.htm [disponible sur archive.org — 10 août 2019].

3 4 groupes sanguins, 4 régimes – note de Monique Bertaud.

4 Voir International Society for Blood Transfusion, Table of blood group systems.

5 Selon l’article collectif de l’Encyclopædia Universalis consacré à l’Amérique, l’origine asiatique des peuplades indigènes serait à présent établie. La même source précise que, contrairement aux populations d’Europe, Afrique et Asie dans lesquelles les 4 groupes sanguins sont représentés, tous les Amérindiens non métissés appartiendraient au groupe O, excepté une tribu du Nord-Ouest des États-Unis.

6 Pour mieux s’en rendre compte : http://www.dadamo.com, ou mieux : http://www.abovie.com qui donne le lien vers le site précédent.

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