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Sus à l’intox !

Publié en ligne le 13 mai 2007 - Désinformation
par Nadine de Vos - SPS n° 275, décembre 2006

Pas facile de ne pas se faire piéger. Parées des plumes de la science, certaines théories sont quelquefois si convaincantes et leurs promesses sont si fabuleuses qu’on y croirait ! Et puis, on ne peut vivre en permanence dans le doute et la méfiance.

Certes, mais sans verser dans la paranoïa, voici quelques éléments de discernement qu’il est bon de garder à l’esprit.

Trucs et astuces pour mieux convaincre

Planter le décorum

De nombreux « pseudo-scientifiques » et prétendus « clairvoyants » usent volontiers, pour décrire leurs théories, de termes affublés d’une queue en « logie », ce qui fait très « scientifique ».
Exemple d’intox : astrologie, ufologie, cryptozoologie, scientologie… Antidote : un bon dictionnaire.

Ils déposent même parfois des brevets et s’alignent à des normes, ce qui fait très sérieux.
Exemple d’intox : le brevet 6.960.975, accordé par l’Office américain des brevets, concerne un « véhicule spatial qui se propulse grâce à un bouclier super-conducteur qui déforme la courbure de l’espace-temps et contrecarre ainsi les effets de la gravité. Ce principe de l’anti-gravité implique qu’il existe une source d’énergie inépuisable et que le mouvement perpétuel est possible (…) » 1

Antidote : ne pas considérer un brevet ou la conformité à une norme comme une garantie ou une preuve de sérieux.

Ils emploient un charabia pseudo-scientifique impressionnant.
Exemple d’intox : « décodage biologique », « bio-psycho-généalogie », « pan-sémiotique », « champ idéo-morpho-énergétique » 2

Antidote : lire Les impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont.

Leurs hypothèses sont irréfutables car elles ne peuvent être observées objectivement et expérimentées : elles sont impossibles à valider ou à infirmer.
Exemple d’intox : la « géobiologie » 3 qui va affirmer qu’il y a un lien de cause à effet entre des problèmes de santé (humaine ou animale) et de prétendues « perturbations géobiologiques » des lieux occupés ou bien qu’il y a une mauvaise circulation de l’énergie due à la forme de l’habitat ou à la répartition des pièces dans la maison, p. ex. 4 ? Cf. ici l’article Paris-Normandie : l’irrationnel à la une, SPS n° 272.

Antidote : rester prudent devant toute affirmation irréfutable parce qu’inobservable ; se méfier des promoteurs de concepts irrationnels : il leur arrive de réinventer le monde.

Se construire une réputation

Ils se donnent des semblants de crédibilité en se faisant représenter dans des lieux marqueurs d’autorité, comme les pharmacies, par exemple.
Exemple d’intox : les produits amincissants largement promus dans les officines.

Antidote : savoir que le pharmacien a une double casquette, celle du préparateur en pharmacie et celle de commerçant et, d’une manière générale, se défier des arguments d’autorité.

Ils font référence à des personnages connus, qu’ils citent sans vergogne, faisant supposer que l’éminence citée est dans leur camp.
Exemples d’intox : Albert Schweitzer, cité en exergue d’un site de pseudomédecines.

Antidote : se souvenir qu’aucune citation ne peut avaliser un simulacre. Ne pas croire que le fait de citer un ponte signifie que ce dernier aurait été d’accord d’être ainsi utilisé et aurait épousé la cause de celui qui le cite.

Ils peuvent aussi inventer des citations et en imputer la paternité à l’une ou l’autre personnalité.
Exemple d’intox : une citation faussement attribuée à Albert Einstein se trouve ainsi en exergue de la thèse de l’astrologue E. Teissier, sans que le directeur de thèse ou que l’un ou l’autre membre du jury n’ait demandé d’en vérifier la source et la véracité. L’article Einstein et l’astrologie : un jury de la Sorbonne victime d’un vieux canular d’astrologues 5,dénonce cette supercherie.

Antidote : se souvenir que comparaison n’est pas raison et citation n’est pas raison non plus.

Ils citent à leur avantage de nombreux témoignages.
Exemple d’intox : l’homéopathie dont l’efficacité prétendue n’est fondée que sur des témoignages.

Antidote : si les produits homéopathiques étaient à ce point efficaces, on est en droit de se demander pourquoi ils ne font pas l’objet d’études randomisées et de tests en double aveugle recevables et correctement menés et interprétés, comme c’est le cas pour tout médicament mis sur le marché. 6

Leurs disciplines ne sont généralement 7 pas enseignées officiellement. Ils fondent donc des institutions et des écoles, donnent des cours et des séminaires, distribuent des diplômes et des distinctions honorifiques… qui ne sont pas officiellement reconnus non plus.
Exemples d’intox : FIFHI pour « Fellow of the Institute for Human Individuality » ou « IFHI Master (Senior Fellow) » ou encore « Maître en Feng Shui, Instructeur Accrédité de la Yap Cheng Hai Academy ».

Antidote : ne pas se laisser impressionner par l’emballage et vérifier le contenu.

Puisqu’ils enseignent et qu’ils donnent des conférences, ils portent eux-mêmes des titres ou des distinctions et s’autoproclament « professeur », « docteur », « maître de conférences » et parfois même « maître » tout court…
Exemple d’intox : le « docteur » Peter D’Adamo serait naturopathe. C’est un « docteur » qui ausculte en ligne et dans son cabinet privé, vend des livres et des suppléments alimentaires sur la toile. Mais il a reçu en 1990 le titre de Médecin de l’année, de la part de l’Association américaine des docteurs en naturopathie. 8

Antidote : voir ci-dessus.

Manipuler l’opinion

Ils font danser les statistiques comme ils chantent.
Exemple d’intox : une étude portant sur 359 articles analysant des médicaments, publiés entre 1989 et 1998 dans cinq revues médicales prestigieuses, montre que seulement 26 d’entre eux ont produit des statistiques claires et représentatives de l’efficacité réelle des traitements. 9

Antidote : garder à l’esprit que les instruments qui « font l’opinion » n’apportent pas de preuves mais des informations. De plus, outre le fait que les statistiques sont parfois fausses ou établies sur des données insuffisantes, il faut aussi savoir qu’elles peuvent présenter des résultats plus ou moins spectaculaires en fonction de l’approche de calcul privilégiée. Dans ce dernier cas elles ne sont pas « fausses » mais elles font du bluff.

L’enquête qui n’en était pas une par Stephen Barrett, M.D.

Une publicité titrant « Un sondage médical révèle que 8 médecins sur 10 prennent un antioxydant pour être en bonne santé » paraissait au cours de l’année 1994 dans bon nombre de publications du secteur de l’alimentation naturelle. Une petite mention figurant au bas de la page citait, comme source du chiffre de 8/10 avancé, un rapport publié dans Medical Tribune, un journal destiné aux médecins. Ce « 8/10 » fut également répercuté au cours de l’émission « Good morning America » [sur la chaîne de télévision ABC] par un commentateur qui aurait mieux fait de s’informer. Aucune enquête portant sur des antioxydants n’était en effet disponible ; l’éditeur avait simplement collecté des avis concernant l’usage de vitamine E. Environ 80 % de ceux qui avaient répondu avaient fait des commentaires favorables, beaucoup d’entre eux décrivaient leurs recommandations aux patients. Aucune tentative ne fut faite pour déterminer si les personnes qui avaient répondu étaient des lecteurs-types de Medical Tribune ou bien des médecins en général et s’ils prenaient eux-mêmes des suppléments.

Le pourcentage de personnes qui font ou qui ne font pas quelque chose ne peut être mesuré de cette façon. Bien que j’aie discuté de la situation avec l’éditeur, Medical Tribune n’a jamais rapporté ce qui était arrivé à ses lecteurs.
http://www.quackwatch.org/01Quacker...

Les manipulateurs, les faiseurs d’opinion sont aussi coutumiers des conclusions hâtives, des fausses corrélations, de l’absence de causalité.

Exemple d’intox et Antidote : voir Le sophisme corrélation-causalité dans l’article Les pseudo-médecines, pourquoi pareil succès de Jean Brissonnet.

Ils pratiquent parfois l’« appel à la terreur » ou à la culpabilité.
Exemple d’intox : ne pas respecter l’alimentation selon les groupes sanguins, ne pas proscrire les aliments « à éviter » (les « poisons ») risque de nuire à la santé (et à celle de bébé…)

Antidote : toujours se demander si la menace est fondée, si elle n’est pas exagérée et éventuellement, s’il peut être objectivement établi que la solution proposée réduira cette menace.

L’amphibologie 10, bien qu’involontaire dans la plupart des cas, fait également partie de leur panoplie via l’ambiguïté ou le double sens non élucidés. Autrement dit, même si l’intention de départ n’est pas de tromper, l’absence de rectificatif ou de précisions amène au même résultat : interprétation erronée et désinformation.

Exemple d’intox : voir encadré « Petites phrases... ».

Petites phrases et désinformation scientifique

La machine de guerre électorale trouve dans le langage un support redoutable. Les acteurs politiques, quelle que soit leur appartenance, ont une sévère propension à jouer de petites phrases percutantes qui vont toucher le public. Ces petites phrases, si elles sont habilement formulées... ou suffisamment confuses, peuvent même être le vecteur d’informations scientifiques – ou apparemment scientifiques – erronées. Nous en avons eu un exemple avec l’intervention de Ségolène Royal le samedi 16 septembre 2006 à Lens, en réponse à la question d’un militant sur les OGM. Voici ce qu’elle a dit ce jour-là : « [...] Et dans bien des domaines, il faudra lever le secret en matière d’environnement. Les mensonges officiels qui ont eu lieu sur le nuage de Tchernobyl, les mensonges officiels qui ont lieu sur les OGM. Parce qu’on sait aujourd’hui, et il y a des rapports sur la santé publique qui montrent qu’il y a notamment un impact sur le fœtus. Les mensonges officiels sur les cancers du sein. Une femme sur dix aujourd’hui est touchée par le cancer du sein et l’on sait pertinemment qu’il s’agit des questions environnementales qui sont en jeu, les pesticides en particulier dans l’alimentation ». 11

La candidate semblait affirmer que des études sur les OGM ont montré un impact sur le fœtus, alors qu’il n’en existe pas la moindre allant dans ce sens. Elle faisait côtoyer épaule contre épaule les OGM et le nuage de Tchernobyl. En annonçant, aussitôt après la mention des OGM, l’impact sur le fœtus et les mensonges sur le cancer du sein, elle induisait le public en erreur, car celui-ci ne pouvait guère, à l’écoute, que retenir l’association de ces mots : OGM-impact-fœtus-cancer.

En tout cas, que l’amalgame ainsi réalisé ait été volontaire ou non, on a pu constater en parcourant le web que bon nombre de personnes étaient tombées dans le panneau : des anti-OGM s’étaient félicités qu’on avouât enfin les méfaits des OGM et les pro-OGM ou ceux qui y sont plutôt favorables avaient demandé des explications – et des preuves !

On peut noter aussi dans le discours de Ségolène Royal la mention des pesticides en fin de phrase, à propos du cancer du sein. Voilà encore une cause autre que les OGM. Et cela pouvait contribuer à embrouiller un peu plus dans sa réflexion celui ou celle qui écoute une réponse à une question sur les OGM.

En ces périodes électorales, cet exemple – il y en a et il y en aura hélas beaucoup d’autres, et de tous bords – nous incite à une vigilance accrue, avec décodage minutieux des discours, jusque dans le cœur des « petites phrases ». 12

Pierre Blavin

Antidote : refaire un peu d’analyse grammaticale et s’interroger sur les intentions de ceux qui prononcent de telles phrases.

Cette liste ne saurait être exhaustive et les arguments d’autorité évoqués ci-dessus ne sont hélas pas les seuls sophismes 13 utilisés par les vendeurs de miracles.

Alors… pigeon ?

Vous pensez que vous ne picorez pas de ce pain-là, qu’il vous en faut plus pour vous faire piéger ? Et pourtant… Qui n’a jamais essayé une recette-miracle pour perdre du poids ? Ou les granules homéopathiques, parce qu’on ne sait jamais ? Ou le bracelet-contre-les-rhumatismes ? Ou les substances censées augmenter l’immunité ou améliorer la libido ? Ou les crèmes pour faire disparaître les taches cutanées ou faire fondre la cellulite ?

Quel que soit votre problème, quelles que soient vos craintes ou vos inquiétudes, méfiez-vous des panacées irrationnelles qui, incapables de vous atteindre par la raison, vont jouer sur vos émotions ou vos désirs habilement manipulés ou même créés de toute pièce.

Il faut s’en souvenir. Il faut rester vigilant aussi et ne pas se contenter de rire de la poutre qui se trouve dans l’œil du voisin qui va voir un marabout pour soigner son âme alors que vous en êtes à votre quinzième année de psychanalyse…

1 Cécile Dumas, Nouvel Obs, 10/11/05.

3 À ne pas confondre avec la science appelée elle aussi « géobiologie », branche de la paléontologie qui « traite de l’évolution géologique de la Terre en rapport avec l’évolution de la vie. » (Universalis)

4 Cf. le Feng Shui, cette « discipline ancestrale qui révèle les mystères d’un univers insoupçonné où les forces de la nature agissent en permanence sur la vie des êtres humains… » (http://www.fengshui-traditionnel.com/)

5 Voir la rubrique « Petites Nouvelles, gourous... », SPS n° 250 et sur notre site.

6 « Un test en double aveugle est un test avec double contrôle où ni l’évaluateur ni le sujet ne savent quels éléments font partie du groupe de contrôle. Un test randomisé est un test dans lequel les éléments sont affectés aléatoirement au groupe de contrôle ou au groupe expérimental. » (http://www.sceptiques.qc.ca/SD/contgrol.html)

7 Il y a des exceptions : le créationnisme, par exemple.

8 Dans nos pays, comme dans la plupart des pays d’ailleurs, la naturophathie n’est pas officiellement reconnue. Ces « praticiens » ne sont pas autorisés à poser des diagnostics, ni à prescrire des traitements médicaux. Ils peuvent éventuellement agir en tant que conseillers en santé, en complément des soins apportés par des professionnels attitrés.

9 http://www.esculape.com/controverse/publicite_vigilance.html qui relaye une information disponible sur le site d’Aetna Intelihealth (Harvard Health Publications).

10 Arrangement des mots d’où résulte un sens douteux (Littré).

11 Ces paroles avaient été transcrites notamment sur le site http://www.agriculture- environnement.fr/. On pouvait aussi les écouter sur certains sites qui n’’avaient pas coupé les questions-réponses ayant suivi le débat entre les candidats, par ex. sur http://vivre-en-normandie.typepad.com/interflou/2006/09/. [note mise à jour le 17-04-2007].

12 Encadré mis à jour le 13 mai 2007.

13 Sophisme : raisonnement qui semble valide, logique et rigoureux mais qui, en réalité, est faux. Il est généralement volontaire et fait avec l’intention de tromper contrairement au paralogisme qui est un raisonnement faux fait de bonne foi.


Mots-clés : Désinformation

Publié dans le n° 275 de la revue


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