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Enquête sur les créationnismes - Réseaux, stratégies et objectifs politiques

Publié en ligne le 10 février 2014
Note de lecture de Philippe Le Vigouroux - SPS n° 307, janvier 2014

Après un premier livre 1 sur ce sujet, paru en 2008, Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, scientifiques de formation, ont poursuivi leur enquête, l’ont considérablement étoffée et l’ont enrichie d’entretiens avec de nombreuses personnalités : des scientifiques, des philosophes et un politique 2.

Dans un premier chapitre très didactique, les auteurs exposent les caractéristiques de la démarche scientifique, soulignant l’importance d’une « abstinence métaphysique » lors de sa pratique 3. Cette condition d’indépendance vis-à-vis de présupposés métaphysiques et idéologiques est mise à mal dans le cadre des divers créationnismes présentés dans les pages suivantes. Ceux-ci touchent, bien sûr, les disciplines biologiques, avec une attaque contre l’évolution des êtres vivants, mais aussi la cosmologie, avec une mise en cause de théories physiques. Dans tous les cas, les sciences sont instrumentalisées au service d’une interprétation transcendantale et finaliste de l’univers qui, sous le contrôle d’une entité immatérielle, est conçu pour aboutir à l’homme.

Sont ensuite présentés les divers créationnismes qui ont émergé principalement aux États-Unis au cours du XXe siècle, du créationnisme de la « Terre jeune » qui admet une formation de notre planète il y a 6000 ans, au dessein intelligent qui, lui, envisage une création ancienne et une évolution des êtres vivants dirigée ou seulement impulsée par un créateur, un designer. C. Baudouin et O. Brosseau analysent aussi le mouvement créationniste musulman en Turquie, qui a d’abord émergé en réaction à la réforme laïque de l’état lancée par Mustapha Kemal et qui reste aujourd’hui inscrit dans une démarche prosélyte anti-athéisme, n’hésitant pas à travailler avec les créationnistes chrétiens. Enfin, les auteurs rappellent comment, depuis les années 1980, des mouvements créationnistes se sont développés dans une douzaine de pays européens et soulignent l’erreur de ne considérer le créationnisme que comme une affaire américaine ou musulmane.

Un chapitre est consacré à l’examen de la diversité des créationnismes en France. Outre les diverses églises évangéliques qui s’y développent depuis quelques dizaines d’années ou les mouvements plus anciens, comme les Témoins de Jéhovah, les auteurs montrent la stratégie spiritualiste de l’Université interdisciplinaire de Paris (UIP) au sein de laquelle, son initiateur, Jean Staune, a réussi à agréger un ensemble de scientifiques pour lesquels science et religion (quelle qu’elle soit) ne peuvent être séparées et doivent « dialoguer ». Plusieurs pages sont aussi consacrées aux ambiguïtés de l’Église catholique. Au-delà du militantisme de groupes et d’associations rattachés à la mouvance traditionnaliste, comme le Centre d’études et de prospective (CEP) et le Cercle d’études scientifiques et historiques (CESHE), au-delà, aussi, de quelques théologiens qui s’impliquent dans le débat public sur une position évolutionniste, c’est le positionnement de l’institution catholique qui est interrogé. Malgré l’affirmation de Jean-Paul II devant l’Académie pontificale des sciences en 1996 – « de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse » –, l’évolution biologique ne saurait être acceptée tant qu’elle intègre l’humain comme résultat des processus évolutifs en lui refusant un statut spécial, une place spécifique au sein du vivant.

D’une façon générale, l’objectif commun aux diverses formes de créationnisme demeure le combat politique qui vise à imposer une conception religieuse – à tout le moins spiritualiste – du monde en instrumentalisant la science. Souvent, l’offensive passe par une diffusion dans le domaine de l’éducation et une remise en cause des méthodes et des contenus enseignés dans les cours de science (l’évolution, principalement). Leur discours est trompeur tant sur le plan rhétorique qu’épistémologique, se plaçant en général sur le terrain de l’idéologie et des valeurs. C’est cette stratégie de communication que les auteurs analysent dans les derniers chapitres de leur ouvrage, montrant que le contexte culturel, médiatique et politique peut favoriser la pénétration de ce type de discours dans la société française.

Cette enquête, riche en informations, constitue une analyse actualisée de la stratégie créationniste. C’est, à plus d’un titre, une référence de choix.

1 Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau, Les créationnismes, une menace pour la société française ? Éd. Syllepse, 2008.

2 Les philosophes, Pascal Charbonnat, Jean Gayon et Jesus Mosterin ; l’historien, Sébastien Fath ; les scientifiques, Jean Bricmont, Richard Monvoisin, Michel Paty, Marc Lachièze-Rey, Armand de Ricqlès et Philippe Janvier ; l’ancien député européen, Guy Lengagne ; le professeur en sciences de l’éducation, Normand Baillargeon.

3 La notion d’abstinence métaphysique est proposée par le philosophe Pascal Charbonnat. Voir, sur note site, la note de G. Gohau sur son livre Quand les sciences dialoguent avec la métaphysique, P. Charbonnat, Vuibert, 2011, 224 pages

Publié dans le n° 307 de la revue


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