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Le nombre de décès dus au tabac en France

Publié en ligne le 4 février 2016 - Tabac -
par Jean-Paul Delahaye - SPS n° 314, octobre 2015

On peut discuter le nombre de décès dus au tabac en France. La question est extrêmement délicate, on le comprend aisément : comment savoir si ce patient qui fume un paquet de cigarettes par jour depuis vingt ans et qui habite à Paris près du périphérique doit son cancer du poumon au tabac ou à la pollution de l’air ? C’est impossible. On peut quand même essayer de compter et je suis certain que les calculs sont menés le plus rigoureusement et le plus sérieusement possible.

Publiée dans The European Journal of Public Health, une étude – due à Catherine Hill et Laureen Ribassin-Majed de l’Institut Gustave Roussy et de l’Inserm – donne des chiffres intéressants. En 2010, le tabac aurait tué 78 000 personnes en France. Ce serait 5 000 de plus que les 73 000 morts admis jusque-là. Le nombre des femmes touchées augmenterait fortement, il serait passé de 2 700 en 1980 à 19 000 en 2010, tandis que le nombre de décès masculins reculerait légèrement.

Qu’importe que le nombre exact de morts et de mortes dus au tabac soit 73 000 ou 78 000 puisqu’il s’agit de chiffres nécessairement approximatifs qui montrent quand même sans le moindre doute que « fumer tue ». Le point sur lequel je souhaite attirer l’attention est le suivant : il faut comparer ces chiffres à ceux du nombre de bureaux de tabac en France : il y en a 27 000.

Le rapport 78 000/27 000 vaut 2,88. Il permet de dire que chaque bureau de tabac (celui en bas de chez vous en particulier) contribue, en moyenne, à plus de deux décès chaque année, presque trois. Oui, vous avez bien lu : chaque bureau de tabac contribue en moyenne au décès de plus de deux personnes par an.

Arrivé à l’âge de la retraite, après une trentaine d’années (peut-être quarante) d’un dur labeur, on n’en doute pas, un buraliste aura donc été gérant d’un bureau de tabac qui aura directement contribué au décès de plus d’une soixantaine de personnes, peut-être cent ou cent cinquante si son commerce est bien situé. Cela ne lui interdit pas, bien sûr, de manifester et de se plaindre qu’on lui retire le pain de la bouche à chaque fois que l’État augmente le prix des cigarettes.

Il est courant de justifier la poursuite et l’emprisonnement des dealers de cocaïne, de crack et autres drogues, en les qualifiant de « marchands de morts ». On a certainement raison : gagner sa vie en provoquant la mort de ses clients n’est pas acceptable, même si les clients sont majeurs et parfaitement informés. Dans le cas des buralistes, il est mis en avant des différences notables : le commerce est légal et réglementé, le gouvernement en tire même des sources de revenus importantes grâce aux taxes, et les buralistes ne font que respecter la loi en exerçant un métier légal, tout comme les marchands de vin. Je ne préfère pas savoir comment réagissent les responsables des syndicats de buralistes quand on leur met ces chiffres sous le nez. Peut-on ne pas s’interroger quand on constate que les produits que l’on a vendus ont directement provoqué la mort de dizaines de ses clients ?

Faire de la science, c’est souvent rechercher à calculer des nombres et les mettre en vis-à-vis. Parfois c’est très délicat et il faut les examiner longuement pour en comprendre le sens. Ici tout est très simple et devrait vous faire considérer d’un œil nouveau le buraliste en bas de chez vous quand vous allez lui acheter... des timbres.

P-S : Si la rationalité des actions gouvernementales vous intéresse, sachez aussi que les crédits alloués à la lutte contre le tabac sont d’environ 100 millions d’euros par an, alors que les aides publiques accordées aux tabaculteurs et aux débitants tournent autour de 150 millions d’euros [1]. Autre chose encore : les moyens alloués à la communication anti-tabac sont près de dix fois inférieurs à ceux consacrés à la communication sur la sécurité routière alors que le nombre de décès que le tabac provoque est environ vingt fois plus grand que le nombre de décès dus aux accidents de la route : aux yeux de l’action publique, un mort du tabac vaut donc 200 fois moins qu’un mort de la route. Il me semble qu’il n’existe aucun domaine de la vie sociale et politique où l’absurdité de cette action publique soit aussi manifeste et scandaleuse.